Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

lettre d'un colporteur-liseur

  • Retour au poème précédent

    Lettre d'un colporteur-liseur N°30
    "Retour au poème précédent" de André Cohen Aknin
    Textes cités : "Dernière mode familiale" de Philippe Beck.
     
    Je reviens au poème de Philippe Beck. 
    Dans ma lettre d'un colporteur-liseur précédente, j'avais l'intention de poursuivre sur ce texte, mais les mots de Guillevic m'avaient traversé et j’ai été détourné. Je reprends donc.
     
    Je préfère ne pas 
    parler de ma vie.
    Un souhait :
    épier le siècle
    ou bruiteur
    de fleurs
    et des avenues -
    et des faits. (1)
     
    Les vers sont courts, deux trois mots, souvent. Pour les comprendre, on les lance loin devant et on attend qu'ils nous reviennent à la manière d'un boomerang aborigène. Nous nous fracassons contre les ruptures. Le fil semble absent, mais il est bien là, en accordéon. On le déplie et le monde s'ouvre sans limites.
    Ce poème tourne autour de nous. La famille oui. La famille non. Nous semblons sans solutions. Et pourtant, nous naviguons entre le oui et le non, entre la famille et l'absence de famille, entre le ciel et la terre. Cet entre-deux, cette absence de solution est la solution. L'obligation du mouvement, du doute, car là est l'écriture, là est la vie. 
     
    Philippe Beck écrit :
     
    La Mémoire
    des archives familiales
    est inutile
    à l'intellectuel
    de petite origine. (1)
     
    Merci bien, je suis de petite origine et je tiens fermement à mes archives familiales, dont je suis le dépositaire. 
    Zut, je parle de moi. Ça va recommencer comme la dernière fois. Non, non et non ! Laissons le “moi” à ses divagations. Je ne suis pas un poète, juste un lecteur de poètes, peut-être même un de ces "esclaves de maintenant", de qui parlent Philippe Beck. 
     
    L'intellectuel 
    esclave
    de maintenant 
    écarte
    à sa manière
    le passé
    qu'il a en tête.
    Il parle 
    des livres
    qu'il a lus, 
    et sa biographie
    est faite.
    (Il en veut 
    aux livres
    plus qu'aux hommes.) (1)
     
    En vouloir plus aux livres qu'aux hommes, cela veut-il dire que l'on peut différencier l'homme et le livre ? La question vaut le coup d’être posée. Dans l'Histoire, on a brûlé des livres, mais aussi des hommes. 
     
    Pour ce qui est de la concordance de "livres lus" et de "biographie", Beck a évidemment raison, tous les livres que nous lisons font partie de nous, nous construisent. Nous sommes des voleurs de mots, des mâchouilleurs de papiers, des lécheurs d’écrans, des entortilleurs de lettres, d'accents circonflexes et de virgules en dérive, au point de nous retrouver avec des phrases entières tatouées sous la peau.
     
    Bon, il ne me reste plus qu'une demi-heure avant le match de rugby à la télé. Les filles du quinze de France affrontent les Anglaises en finale du tournoi des six nations féminin. Je ne veux pas rater ça. Allez les filles !
     
    Voici une autre partie du texte du Philippe Beck, Dernière mode familiale. La famille, un sujet où l'auteur a un regard sur "L'hexamètre flottant qui potine".
     
    Qui potine
    sur la vie
    et la société ?
    L'hexamètre 
    flottant
    potine
    et chronique
    amplement, snob.
    Chez moi
    il y a un tiret ou trois étoiles ;
    entre l'époque 
    et ma personne
    il y a ce fossé 
    avec du bruit :
    la place
    réservée 
    à la famille
    et aux archives
    domestiques.
    Mais la famille 
    avait quelque chose 
    à dire.
    En écoutant 
    les bruitages naturels
    ou plus que faux
    du siècle
    nous sommes colorés
    par l'écume
    de son rouleau,
    et nous avons 
    une langue
    morte en vie
    qui n'est pas la langue
    de l'appariteur musclé
    (elle a beaucoup, beaucoup
    de sur, avec, pour). (1)
     
    (1) Philippe Beck. Dernière mode familiale. Extrait. Flammarion. Collection Poésie. Texte cité par Un nouveau monde  Poésies en France 1960-2010 - Mille&unepages  Flammarion.

  • J'écris en m'attardant sur les mots

    Lettre d'un colporteur-liseur N°28
    "J'écris en m'attardant sur les mots" de André Cohen Aknin
    Textes cités : "Le livre de l'intranquilité", "Le passage des heures" (Ode sensationniste) de Fernando Pessoa - "La terre des mots" de Jean-Louis Novert.

     

    J'écris en m'attardant sur les mots, comme devant des vitrines où je ne verrais rien, et ce qui m'en reste, ce sont des demi-sens, des quasi-expressions, telles des étoffes dont je n'aurais qu'aperçu la couleur, des harmonies entrevues et composées de je ne sais quels objets. (1)
     
    Sur mon balcon, je ne vois pas la vitrine de la boulangerie, ni même la porte de son fournil. Le matin, sous les coups de 5h - 5h30, il y a l'odeur de la première fournée qui envahit la rue. Je peux écrire alors, et pas avec des demi-sens ou des quasi-expressions, non, avec la pleine mesure de l'immédiat.
     
    Chaque aube est un rideau qui oscille,
    Qui rafraîchît les illusions et les souvenirs de mon âme de vagabond… (2)
     
    On ne fait pas assez attention à ces petites choses, à ces plaisirs quotidiens. Pour le pain, j'ai lu un extrait de La charrette bleue de Barjavel dans un collège. Ses mots se transformaient en pain doré dans le regard des enfants. Un poème, parfois, comme celui de Jean-Louis Novert fait naître la sensation :
     
    Le livre 
    donne le pain,

    ses pages
    sentent la farine,
     
    ses chapitres 
    sont tendres et chauds,
     
    dans le four
    des mots, une épaule
    se dénoue… (3)
     
    Le mieux serait que je vienne vous en parler avec une baguette et que nous la partagions. 
    Car, voyez-vous, je suis un mangeur de pain. Il m'est indispensable. J'en mange à toute heure de la journée. Ma mère faisait son pain et j'ai même épousé la fille d'un boulanger. C'est dire l'importance de la chose. 
    Mais attention, il y a pain et pain. On doit sentir sur sa croûte le silence du boulanger, son geste ancestral, être pris dans le voile de farine, entendre le roulement du pétrin mécanique et voir la pâte se lever en douceur comme le rideau de l'aube. À chaque fois, un nouveau spectacle. Chaque pain est une découverte. 
    J'ai eu une grande émotion quand, dans un village de Lorraine, j'ai vu le fournil du boulanger. Il était, hélas, en démolition. La porte émaillée du four avec son balancier avait fière allure. J'y voyais le mât d'un navire en perdition. Le vieux boulanger se prénommait Joseph. C'est à lui que je pense en écrivant cette lettre. Il utilisait du charme, un bois qui tient bien le feu, il faisait des tournées dans des villages avec son Tube Citroën, il vendait aussi de l'épicerie. L'une de ses spécialités était le kouglof. Un de ses moules est à la maison.
     
    Tout ce qui m'entoure devient une partie de nous-mêmes. 
     
    Fernando Pessoa le dit, la vie est là autour de nous. Il suffit de se poser et être attentif. Il y a le pépiement des oiseaux, le linge tendu sur le balcon de la voisine, une chanson des "Frangines" et, pourquoi pas, le bourdonnement intempestif de mon ordinateur. Je crois qu'une des ailettes du ventilateur est en train de me lâcher. L'oreille est une main sensuelle ; elle vous guide vers le plaisir de l'instant. 
     
    Les mots sont pour moi des corps palpables, des sirènes visibles, des sensualités incarnées (4)
     
    Le soir même, j'écris au calame des lettres de l'alphabet sur un calque que je projette ensuite à l'aide d'une torche sur un mur à hauteur de mon buste, pour danser avec elles, découvrir leur intimité. 
    L'écrivain est un être invisible à qui l'on donne trois ronds pour poser des mots que l'on va boire en cachette. Je titube. Rien à voir avec un pianiste que j'ai connu au Cintra, un club que je fréquentais à Paris. Lui, c'étaient des notes de musique qu'il buvait. Il n'était jamais bien net. C'est peut-être ce qui me plaisait chez lui. Il m'a donné envie de chanter. J'ai essayé, mais je chante comme une crécelle. Je me demande si le Joseph de Lorraine buvait son canon et poussait la chansonnette.
     
    Les mots s'enfoncent dans la pâte. Creuser l'œil jusqu'à la source, suivre le filet d'une mémoire à inventer,
     
    Sentir tout de toutes les manières,  
    Vivre tout de toutes parts,
    Être la même chose de toutes les façons possibles en même temps,
    Réaliser en soi l'humanité de tous les instants
    En un seul instant diffus, prodigue, complet et lointain.

    Tout passe, toutes les choses défilent en moi,
    Et les rumeurs de toutes les villes du monde murmurent en moi… (5)
     
    (1) Le livre de l'intranquilité, Fernando Pessoa.
    (2) Le passage des heures (Ode sensationniste) Fernando Pessoa.   Editions Orphée La Différence.
    (3) La terre des mots. Jean-Louis Novert. Rougerie Editeur.
    (4) Le livre de l'intranquilité, Fernando Pessoa.
    (5) Le passage des heures (Ode sensationniste) Fernando Pessoa.   Editions Orphée La Différence.

  • Sur coussin d'air

    Lettre d'un colporteur-liseur N° 27
    "Sur coussin d'air" de André Cohen Aknin
    À propos de "Harpo" de Fabio Viscogliosi, publié chez Actes Sud. 
    publiée par la revue Quinzaines - N°1233 de février 2021

     

    Depuis 15 jours, je déambule sur les trottoirs chauves de la fiction, tout en gardant un œil sur la poésie, particulièrement de 9h34 à 10h42. Les couvertures de livres à polices rouges, les jours impairs.
    Le texte de ce matin est :
     
    Je voudrais que ma chambre ait un sol.
    Une porte, je n'y tiens pas, 
    Mais marcher en rond sans arrêt,
    Sans jamais toucher le parquet,
    M'ennuie prodigieusement ! (1)
     
    Puis vient le temps de laisser décanter les mots nouveaux. Je me retrouve dans ma cuisine, les pieds dans le vide, à mitonner un osso-buco, ma future spécialité, car c'est la première fois. Les épices volent en poussières, retombent sur le parapluie du voisin du dessous qui, lui, n'a plus de plafond. Comme accompagnement, j'ai prévu un riz safrané accompagné d'éclats de pamplemousse rose.
    Mon voisin et moi avons décidé de manger dans l'ascenseur.
    Pendant la cuisson, j'écoute la radio. Allons bon, j'apprends qu'on jouera la comédie dans les épiceries, le drame dans les salons de coiffure, le cinéma chez les cavistes, on gardera les boucheries pour l'opéra et la grande pharmacie de la Place de la mairie sera réservée aux orchestres de chambre, en alternance avec des matchs de handball, catégorie poussin.
    Le minuteur sonne. Au jugé, il faut laisser cuire encore une demi-heure. La prochaine fois, je couperai les carottes en petits bouts ou bien j'utiliserai un autocuiseur. Que dira mon voisin si dans son ciel passe une locomotive ?
    Les nouvelles à la radio sont déprimantes, alors je plonge dans un bouquin commencé la veille : "Harpo" de Fabio Viscogliosi, publié chez Actes Sud. Un roman étrange, fascinant même - une impression de flottement - d'une écriture sobre qui laisse une grande place à l'imagination du lecteur. Je divague avec les personnages.
    Deshormes, un homme vivant seul dans sa ferme à la limite de l'Ardèche et de la Haute-Loire, cuisine un chou farci, le jour où Harpo entre dans sa maison. Harpo arrive de nulle part. Ils ne se connaissent pas, et pourtant le premier invite le second naturellement.
    Nous sommes en 1933. Harpo est l'un des Marx Brothers. Il revient d'une tournée en URSS, mais les choses ne se passent pas comme prévu. Il aurait dû embarquer au Havre pour New York. Contre toute attente (et sans raison), il saute dans un train pour Paris, loue une Torpédo bleu pâle et prend la route du sud par la nationale 7. Pourquoi le Sud ? Il file sans problème jusqu'à l'accident.
    Sorti vivant, mais amnésique, il se sauve de l'hôpital. Harpo n'est plus Harpo. Harpo n'est personne… Son esprit n'est qu'un tohu-bohu de pensées dont son visage ne laisse rien paraître. Il a néanmoins la mémoire des choses. Il se souvient du pain, du fromage, de ses mains, de la lumière. Il dérive sur les routes.
    Marcher ; s’arrêter ; pisser tout droit derrière un chêne ; hésiter ; marcher ; prendre le chemin qui monte, sur la droite, plutôt que l'autre, sur la gauche ; hésiter ; marcher très lentement ; refaire son lacet, le pied sur la borne ; lire D 914 en blanc sur le gris de la borne ; marcher ; s'asseoir ; refaire son lacet sur un plot en ciment ; se masser le genou ; se masser la hanche ; se glisser sous des barbelés, s'accrocher et renoncer ; marcher… sous la burle, ce vent terrible qui vient du nord, jusqu'à se retrouver des jours plus tard dans la maison de Deshormes, sans raison, sinon celle d'avoir faim.
    Les jours passent. Deshormes écrit, cuisine, il n'appelle pas le maire du village, ni la gendarmerie pour signaler ce visiteur, même s'il a noté chez cet homme des absences et des creux. À l'usage, ils ont mis au point une langue intermédiaire, faite de mots anglais et français. Harpo sourit… Il patine dans un présent répété… Si la mémoire lui fait défaut, il se sent pourtant incroyablement vivant, comme si chacun des éléments qui l'enveloppent se chargeait d'une vérité supplémentaire.
    Puis Harpo se retrouve à Lyon chez la sœur de Deshormes qui souhaite le faire examiner par un médecin. Durant ce temps, Harpo s'occupe, travaille dans une imprimerie, grâce à la mémoire des choses, à celle du corps. On peut parler d'instinct, de mémoire primitive.
    Entre temps, à New York, les frères Marx ont pris contact avec une agence de détectives qui a envoyé un de ses agents en France, un certain Dufresne. Et, surprenant, cet homme fonctionne aussi à l'instinct.
    L'instinct.
    Faut-il y voir un message ? Fabio Viscogliosi nous dit-il que la solution est en nous, qu'il suffirait de se laisser aller "sans raison", d'agir avec instinct, d'avoir la réaction du primate face à l'inconnu ?
    Plus j'avance dans ce roman (tout en surveillant mon osso-buco) plus je fais un lien entre cette histoire et la situation ubuesque que nous vivons en ces temps de pandémie de Covid. Mon voisin du bas est devenu Harpo. Je suis Deshormes, puisque c'est moi qui cuisine. La Covid est, assurément, un sacré accident. Ce n'est pas encore l'amnésie, mais la mémoire s'étiole. On garde du passé quelques images d'insouciance, de ce temps où l'on pouvait s'attabler à une terrasse de café, boire un coup entre amis, se régaler d'un gueuleton. Il reste les petites choses autour de soi. Chacune d'elles devient une fenêtre. On parle d'amnésie du futur. On n'ose même plus rêver.
    Ce roman est, me semble-t-il, une parabole. Nous avons oublié ce qui nous faisait rire, mais nous savons encore comment rire. Alors soyons des apprentis Harpo, Charlot, Keaton, perdus mais incroyablement vivants.
     
    Le minuteur sonne de nouveau. C'est cuit. Mon voisin et moi, nous nous installons dans l'ascenseur, une nappe à même le sol, en veillant à laisser de la place pour ceux qui voudraient monter. L'osso-buco se laisse manger. Une autre fois, je mettrai plus d’épices et je servirai sur des feuilles de palmier, nous nous imaginerons sur une plage au soleil.
    Nous nous mettons d'accord : nous mangerons ensemble chaque semaine ; l'un fera le repas et l'autre, pendant ce temps, préparera la conversation sur un livre et se chargera de contrôler si le plancher réapparaît sous mes pieds ou le plafond au-dessus de sa tête. Mon voisin promet de faire un chou farci pour le dimanche suivant. Tiens, c'est comme s'il lisait dans mes pensées. Cette fois, ce sera lui Deshormes et moi, Harpo.
     
    Je n'ai plus de doute, j'écrirai sur ce roman dans ma prochaine lettre d'un colporteur-liseur, un roman à la résonance d'un poème. Je conseillerai à mes lecteurs d'acheter cet "Harpo", comme on prend un ticket pour un tour sur coussin d'air.

    En italiques : extraits de "Harpo" de Fabio Viscogliosi, Editions Actes Sud, 2020
    (1) Gelett Burgess (La vache pourpre - Extrait)

     

  • Il y aura ceux qui s'aiment

    Lettre d'un colporteur-liseur N° 26
    "Il y aura ceux qui s'aiment" de André Cohen Aknin
    Poèmes cités : Il y aura ceux qui s'aiment et Jeunesse d'Andrée Chedid. 

    La salle des fêtes d'un village près de Montélimar. Aucun projecteur. Les spectateurs sont une cinquantaine. Nous sommes loin des pays d'Orient où la poésie attire la foule. Nous échauffons nos voix et répétons les enchaînements, car rien n'est acquis dans la diction d'un poème, chaque lecture peut vous mener à la joie ou au précipice.
     
    *
     
    Cela commence par un silence. 
    Les mains le long du corps attendent le frémissement qui irradie les bras puis le haut du torse, provoque un léger tremblement. 
    C'est le signal.
    Une voix se fait entendre, claire, cadencée, celle d'un d'homme. Tout est là dans les deux premiers vers. La voix retient son souffle, puis roule sans arrêt sur le chemin de pierres que sont les italiques ; elle parle de temps, d'année après année et d'oliviers mangés de soleil et de patience.
    Il se tient à la porte. 
    Survient la voix d'une femme, sobre, lumineuse. 
    Ils pourraient se tenir côte à côte, profiter de la présence de l'autre. Mais il est pressé, il veut prendre sa place. Sa place ! lance-t-il.
    Elle acquiesce en écho : oui, prendre sa place. 
    Ils passent d'une voix à l'autre, d'une voix dans l'autre. Un fil de soie les relie, d'un noir insaisissable, celui des peintres pour qui le noir flamboie, modifie l'espace, ouvre une porte vers l'indicible.
    Elle s'inquiète pour ceux qui s'aiment. 
    On entend le hurlement de loups, le cri âcre des méfiants. On ressent la fièvre.
    C'est elle qui dit la première le cri qui fait trembler les murs. Le cri pour protéger ceux qui s'aiment. Ses éclats sont des flèches qui repoussent les corps ennemis.
    Il retient sa voix en contre-chant. Il aurait pourtant envie d'appuyer chacune des syllabes, "à cause de la vie, à cause de la mort", avec en tête l'écriture et le néant. Il ne la quitte pas des yeux, elle qui s'inquiète. Ceux qui s'aiment sont en danger, qu'il soient d'ici ou d'ailleurs, de Bali, de Vancouver, des steppes de Mongolie, de Sydney, de Dakar la rouge ou du Caire dont les murs gardent le souvenir d'Andrée Chedid, l'auteure du poème.
    À son tour, il dit :
    J'ai crié, j'ai chanté.
    Le chant est là qui les entoure d'un voile. Leurs yeux pétillent, alors qu'ils se rapprochent et que leurs voix s'unissent au dernier vers. 
    Bientôt, ce sera au tour de leurs mains, de leur corps tout entier. Flammes épanouies. Ils ne se chercheront plus.
     
    Il y aura ceux qui s'aiment
    Debout devant ma porte je les attends
     
    Il y en a qui veillent année après année
    Comme des oliviers mangés de soleil et de patience
     
    Moi j'ai franchi le seuil je guette la route
    Et je sais qu'ils viendront
     
    Dans la maison les appels se nouent
    "C'est assez d'attendre
    Il faut prendre sa place
    Comme les autres comme les autres
    Autour d'une table de bois
    Il faut prendre sa place
    La vie est comme cela
    Grain de sable
    Or qui tinte
    Fil de soie"
     
    Ensuite celle qui m'habite comme une prune trop ridée
    A dit "J'ai peur pour ceux qui s'aiment
    Quelle menace portent-t-ils au cœur l'un pour l'autre"
     
    Elle a dit "J'ai peur pour ceux qui s'aiment
    Le cri âcre des méfiants les tourmente
    La voix cuivrée des loups
    L'envie avec ses lèvres de malade"
     
     
    Mais j'ai crié plus fort que l'emmurée
    Pour ceux qui n'ont eu que les songes j'ai crié
    Pour ceux qui n'ont que le jeu
    Pour cette tour où l'écho se fracasse 
    Aux murs ronds de la solitude
    Pour le silence des mal-aimés
    Enfoui en lui-même comme en un puits
     
    À cause de la vie          à cause de la mort
    J'ai crié plus fort que l'emmurée
     
     
    J'ai crié
    "Avant que les villes ne s'écroulent
    Avant que l'ombre des arbres ne traverse
    Le fleuve comme des cordes
    Aussi sûr que le soleil et sa mort se défient
    Il y aura ceux qui s'aiment 
    Et je ne me chercherai plus"
     
    J'ai crié j'ai chanté
    "La magie à leur doigt
    Dans leurs veines des rivières de fête
    Ils iront intouchés comme des rois de nulle part
    Leurs regards se croiseront au-dessus des voix"
     
    J'ai crié j'ai chanté
    Et devant la maison il y avait eux et moi (1)
     
    *
     
    "Il y aura ceux qui s'aiment" est un poème emblématique pour Geneviève et moi. Un texte où nos voix vibrent en échos, se chevauchent, en appels, les yeux ouverts sur des pages couvertes de signes, à la manière d’une partition de musique. 
    Chaque syllabe est une caresse. 
    Chaque phrase, un corps qui se courbe.
    Nous donnons ce texte comme si nous partagions une pomme d'amour, le croquant à l'extérieur et la douceur légèrement acidulée en dedans. 
    En le lisant, nous sommes dix, vingt, trente, mille.
    Mille, comme le titre de notre première lecture "Le monde a mille voix". Nous ne savions pas, alors, jusqu'où la voix pouvait nous mener.
    Une vibration de chaque instant.
    Un lien avec celui ou celle qui nous accompagne, des musiciens parfois.
    Un lien avec ceux qui nous écoutent. N'est-ce pas le plus important ?
    Il arrive qu'un auteur nous apparaisse en songe. 
    Le jour de notre rencontre avec Andrée Chedid fut un enchantement. Il fallait entendre la voix de cette femme, légère et si puissante. Elle nous demandait de rester des hommes et des femmes libres, fiers de nos origines, de ce que nous sommes, de nos langues. Son écriture est un appel au dépassement, à la vie. Son "Appel à la jeunesse" en témoigne : 
     
    Tous les appels du monde 
    te traversent jeunesse !
     
    Tu enfantes le feu (2)
     
    Si sa poésie peut être un acte de fureur, à l'instar de celle de René Char, elle est avant tout un acte d'amour. Elle a peur pour ceux qui s'aiment. 
    Moi aussi, j'ai peur pour ceux qui s'aiment. J'ai griffonné les premiers mots de cette lettre au printemps dernier, en pensant à ceux et à celles que le confinement éloignait.
     
    (1) "Il y aura ceux qui s'aiment" - Textes pour le vivant, 1953 - Textes pour un poème (1949 - 1970). Andrée Chedid. Editions Flammarion.
    (2) "Jeunesse" - Poème pour un texte (1970 - 1991). Andrée Chedid. Editions Flammarion.
  • Chant du bossu joueur de flûte

    Lettre d'un colporteur-liseur N° 25
    "Chant du bossu joueur de flûte" de André Cohen Aknin
    Œuvres citées : Poème des Indiens Hopi, Salut à Walt Withman de Fernando Pessoa.
     
     
    Chant du bossu joueur de flûte.jpg
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
    Quitana-po, quitana-po, quitana-po
         quitana-Po !
    Ai-na, qui-na-oueh, qui-na-oueh
    Tchi-li li-tcha, tchi-li li-tcha
    Don-ca-va-qui, mas-i-qui-va-qui
    Qui-ve, qui-ve-na-meh
    HOPET ! (1) 
     
    Depuis que j'ai mis en bouche une à une les syllabes du "Chant du bossu joueur de flûte", je n'arrive pas à m'en défaire. Et c'est tant mieux. Ça m'apporte un peu de joie dans ces matins où la radio nous assomme de chiffres du fait de l'épidémie et de l'économie défaillante.
     
    Quitana-po, quitana-po, quitana-po
         quitana-Po !
    Quitana-Po !
     
    Comme un talisman face à la morosité.
     
    Tiens, je respire un peu mieux. J'arrive à souffler dans ma flûte - mon corps - le souffle est court, un roucoulement. Je deviendrai une tourterelle à succès sur une chaîne youtube le jour où mon petit-fils me donnera le feu vert.
     
    Ai-na, qui-na-oueh, qui-na-oueh
    Tchi-li li-tcha, tchi-li li-tcha
     
    Une information sur le terrorisme - hop le chant du bossu - Une information sur des élections - hop le chant du bossu. 
    L'idée est de ne pas sortir du monde, mais bien au contraire de le pénétrer au plus profond, en faisant résonner un chant ancien. Un chant des origines. "Le chant du bossu joueur de flûte" est un poème des Indiens Hopi. Une poésie à part entière. Parce que "la poésie, à l'instar du langage, existait de partout", depuis toujours, "aussi puissante & même aussi complexe … que dans ses développements les plus tardifs". "Elle n'apparaissait pas comme un luxe, mais comme une véritable nécessité"(2). 
    Pour un temps, nous n'avons que faire du regard occidental et de cette actualité. Laissons parler nos tripes. 
     
    Don-ca-va-qui, mas-i-qui-va-qui
    Qui-ve, qui-ve-na-meh
    HOPET !
    HOPET !
    HOPET !
    HOPET !
     
    Avec HOPET ! on entend hourra ! C'est vrai que nous attendons avec impatience un vaccin, comme la panacée, la chose qui réglera tout. Mais n'est-ce pas un leurre ? Guérir n'est pas effacer, mais vivre avec. Ne rien oublier. Comme revenir au premier chant, à cette première écriture dans le souffle de son ancêtre. 
     
    À LA JOIE AUSSI.
     
    Pour cela, il faudrait pouvoir s'arrêter, s'isoler, revenir vers soi, trouver le temps de se rattraper avant le coucher du soleil, comme dit le proverbe, avant de repartir de plus belle dans le quotidien. C'est ce qu'a fait mon ami Serge, un ancien légionnaire, qui a séjourné à Damas, avant de s'installer dans la Drôme et en Ardèche dans un vieux fourgon. Il n'a pas fait les choses à moitié cet indien. "Il me fallait me rassembler, a-t-il écrit, je venais de si loin… Je n'ai rien trouvé de mieux, que de passer cinq ou six ans à vivre dans un fourgon, complètement isolé, sans même une radio…". Un homme qui avait le plaisir du verbe. Lorsque nous nous retrouvions, c'était une farandole, nous jouions avec les mots. Il était probablement à la recherche de son chant. Il l'a peut-être entendu, puisqu'il est sorti de son fourgon. Je l'ai vu surgir la tête enneigée un soir de lecture avec des amis, en décembre 2007. Il venait de sortir de son isolement.
    Joie des retrouvailles et promesse de nous revoir. Hélas trois semaines plus tard, un automobiliste l'a percuté et tué sur une route à trois voies.
    Il ne m'a pas parlé de son dernier chant, mais en entendant "Le chant du bossu joueur de flûte", j'ai su que c'était lui.
     
    Quitana-po, quitana-po, quitana-po
         quitana-Po !
    Don-ca-va-qui, mas-i-qui-va-qui
    Qui-ve, qui-ve-na-meh
    HOPET ! 
    HOPET !
     
    *
     
    Avec Serge, nous parlions parfois très tard dans la nuit. Il nous fallait notre quota de mots. J'avais peur que ce sentiment de liberté ne résistât pas au matin. Alors, je n'avais pas les mots de Fernando Pessoa qui, à la lecture du poète américain Walt Whitman avait écrit "Ode maritime et autres poèmes", mais je les espérais, comme un corps qui donne un son profond, un son de flûte, un son d'avant les mots.
     
    Ouvrez toutes les fenêtres !
    Arrachez toutes les portes !
    Tirez la maison entière par-dessus moi !
    Je veux vivre libre dans les airs,
    Je veux avoir des gestes en dehors de mon corps,
    Je veux courir comme la pluie le long des murs,
    Je veux être foulé comme des pierres sur les routes,
    Je veux aller, comme une chose lourde, jusqu'au fond des mers,
    Avec une volupté qui est déjà loin de moi !
     
    Je ne veux pas de serrures aux portes !
    Je ne veux pas de fermetures aux coffres !
    Je veux m'intercaler, m'immiscer, être emporté… (3)
     
    (1) Chant du bossu joueur de flûte, Indiens Hopi. Les techniciens du sacré, anthologie de Jérôme Rothenberg. Version française par Yves di Manno. José Corti Editeur. 2007.
    (2) Pré-face de l'édition révisée (1984). Les techniciens du sacré.
    (3) Salut à Walt Whitman, extrait, Fernando Pessoa (Alvaro de Campos). Tiré de Ode maritime et autres poèmes. Editions Orphée / La différence. © Editions Christian Bourgois pour le poème Salut à Walt Whitman

  • J'aime lire sur un banc

    Lettre d'un colporteur-liseur N° 24
    de André Cohen Aknin
    "J'aime lire sur un banc"
    Textes cités : Inédit et Le sourire de l'absente de André Cohen Aknin
     
    J'aime lire sur un banc. Tout comme aujourd'hui où je tiens un livre de poésie. C'est un petit ouvrage composé sur une linotype où les mots ont quitté les rondeurs de la plume pour se transformer en plomb, avant de s'étaler sur un papier vélin très agréable au toucher. J'imagine le typographe, les narines irritées par l'odeur de chauffe, tapant sur son clavier, suivant à l'oreille les rouages de la machine, en espérant qu'elle ne tombe pas en panne, parce que ces bécanes ne sont pas faciles à réparer. 
     
    Mon premier geste est de me rendre à la fin du bouquin, à l'endroit du colophon. J'aime découvrir la patte de l'imprimeur. Y a-t-il son nom, la date, le type de papier et son grammage ? A-t-il ajouté s'il sort d'une cure de raisin, s'il a été traversé par une inspiration soudaine ou s'il a dû emmener son chat chez le vétérinaire et que, pour cela, il a dû interrompre le tirage ?
     
    La patte du lecteur, quelle est-elle ?
    Sur la première page de garde du livre de poésie, j'ai noté au crayon le nom d'une femme à qui ce livre pourrait plaire et quelques mots sur un silence qui, durant une poignée de secondes, m'a coûté. Un trait de silence qu'habituellement, j'apprécie.
    J'ai tout inventé pour 
    rompre le silence
    Juste une langue à boire
    Terre nouvellement recouverte
    de goudron
    son odeur
    Revers
    d'un livre
    sur une étagère qui va du salon jusqu'à l'égouttoir
    J'ai rincé deux épis de blé 
    et m'en suis servi comme fanions de détresse (1)
    On était loin du silence épais, dantesque même, du jour où j'ai assisté, à Lyon, à la finale du championnat du monde d'échecs entre Karpov et Kasparov. J'étais accompagné de Christian, un ami menuisier, géomètre, fabricant de matelas, coureur à pied, fin lettré et chanteur de chansons révolutionnaires. À chaque coup sur l'échiquier, je l'entendais chuchoter :
    C'est pas de la couille de loup !
    C'est pas de la couille de loup !
     
    Voir de tels champions ne laisse pas indifférent. Ce que je garde également, c'est qu'on pouvait suivre la partie sur un écran. Une toile couvrait l'arrière-scène. Des lettres et des chiffres dansaient. Les deux champions racontaient une histoire que je lisais par écran interposé. Je n'avais plus besoin d'une revue ou d'un livre-papier pour suivre la partie. J'étais pourtant, jusque-là, un inconditionnel du papier. Il me fallait avoir un bouquin en mains chaque jour, en plus de mon carnet de notes. Aujourd'hui, j'ai les deux : papier et écran ; un I Pad est posé près de mon bol de café.
     
    Le livre est un espace où l'on raconte une histoire, où l'on transmet une découverte, un savoir, des souvenirs. La chose n'est pas nouvelle. Il suffit d'observer les gravures rupestres dans les grottes et à flanc de collines, les bas-reliefs babyloniens, les idéogrammes chinois sur des tablettes de bois, les hiéroglyphes égyptiens, les vitraux, les tentures, les signes tracés au sommet des montagnes, les graffitis sur les murs des usines désaffectées, les rêves peints sur les écorces par les aborigènes. Le mot livre ne désigne-t-il pas originellement la pellicule entre le bois et l'écorce extérieure sur laquelle on écrivait avant la découverte du papyrus, du latin "liber", comme l'indique le Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d'Alain Rey ?
     
    Alain Rey dont on vient d'apprendre la disparition. Je salue ce grand Monsieur, que je côtoie d'une certaine façon depuis de nombreuses années. Je plonge dans ses dictionnaires comme un enfant à la recherche d'une étincelle, d'une trouvaille. Je ne suis jamais déçu.
    pas à pas viennent les mots leurs enchaînements 
    leurs  enchevêtrements leurs inventions en même 
    temps que leur destruction 
     
    glisser dans les anfractuosités ah piocher dans
    l'effacement trouver le fil qui ne rompra pas
     
    chaque mot possède un silence
    l'écouter (2)
     
    (1) Inédit. André.
    (2) Extrait de Le sourire de l'absente, André Cohen Aknin. Editions L'Atelier du Hanneton, 2012.
     

  • Mon livre pèse

    Lettre d'un colporteur-liseur N° 23
    "Mon livre pèse" de André Cohen Aknin
    Poèmes cités : Sur la robe elle a une corps et  Tu es plus belle que le ciel et la mer de Blaise Cendrars
     
    Ce matin, mon boucher a soupesé mon steak avant de le jeter sur la balance. Il annonce 200 grammes tout rond. La balance lui donne raison. Un fortiche mon boucher ! Suis-je capable d'en faire autant ? Combien pèse le livre que je suis en train de lire ? Environ une livre. Drôle ça, un livre d'une livre ! Peser est chez moi une marotte. Quand j'habitais dans le Nord et que le charbonnier vidait ses grands sacs de boulets dans ma cave, je me demandais combien chacun pouvait peser. Cinquante kilos et plus. À la fin, je nous servais ce que j'avais sous la main. Je me souviens d'un pâté de grives et d'un Muscadet pas piqué des hannetons. 
    Question poids, il y a quelqu'un qui s'y connaissait : Blaise Cendrars. Cet homme avait une conscience profonde des corps, de leur enveloppe, de leurs mouvements, de ce qu'ils dégagent. Il écrit dans Sur la robe elle a un corps :
     Mes yeux sont des kilos qui pèsent la sensualité des femmes (1)
        Et dans Tu es plus belle que le ciel et la mer :
    Je sors de la pharmacie
    Je descends juste de la bascule
    Je pèse mes 80 kilos
    Je t'aime. (2)
        Tout se pèse.
        Tenez, prenez la poésie d'Alain Borne, une poésie de lumière et de désir, jusqu'à la brûlure. Eh bien, elle me laisse en bouche un goût d'amande caramélisée ; et les amandes, on en achète une grosse poignée, 250 - 300g. Les mots de Léopold Sédar Senghor dégagent, quant à eux, une impression de chocolat noir légèrement amer ; ils ont été nourris du chant de Marône la poétesse de son village - une tablette par lecture. Il y a aussi cette terre rouge du Sénégal emportée sous les ongles des esclaves passés par l'île de Gorée ; ça fait quoi 1-2 grammes qu'on multiplie par le nombre d'hommes, de femmes et d'enfants par traversée, à raison de tant de traversées par an, pendant des dizaines et des dizaines d'années… Chez Barjavel, j'entends le bruit du plateau de la balance quand le boulanger pèse ses pâtons. Je mange à mon petit-déjeuner un quart de baguette, pas plus, soit 50 grammes environ. Avec Andrée Chedid, on aperçoit des kilos d'étoiles, même en plein jour. À première vue, les ellipses d'André du Bouchet laissent un lecteur perplexe, mais avec le temps, elles valent leur pesant de cacahouètes ; et je m'y connais en cacahouètes, j'en ai récolté des journées entières. Pessoa, lui, laisse une toute autre impression, il vous fait comprendre que vous n'êtes qu'une pierre qu'on lance en l'air. Elle pèse combien celle qu'on glisse dans un lance-pierre ? 
     
        Il y a autre chose qui pèse, eh sacrement en plus ! Ce sont les envies. Je me souviens d'une envie de livre, un album de Tintin, qui appartenait à Germain, un camarade de classe, un patos qu'on disait en Algérie. Je n'en avais jamais lu. Il m'avait fallu négocier d'arrache-pied pour pouvoir le lire à la récréation. Ça m'avait coûté un Blek le roc, deux agates et j'ai dû laisser Germain jouer avec mon boulard de verre qui, quand on le lançait, donnait l'impression de tout dévaster sur son passage. Il pesait quoi mon boulard, 50 grammes peut-être.
     
        J'ai assisté à une vente de livres au poids. Étrange, comme impression. Il y certes le poids réel du papier et du carton, le poids des mots, c'est-à-dire leur impact. Mais a-t-on déjà calculé le ratio entre le poids physique d'un auteur et le nombre de mots qu'il a écrit ? Dans ce cas, quelle valeur donner à ce résultat ? À mon avis, la seule balance qui compte est la relation intime entre l'auteur et le lecteur. Et ça, ça n'a pas de poids. On dit aussi : ça n'a pas de prix. Mais, c'est une autre histoire…
    Le corps de la femme est aussi bosselé que mon crâne
    Glorieuse
    Si tu t'incarnes avec esprit
    Les couturiers font un sot métier
    Autant que la phrénologie
    Mes yeux sont des kilos qui pèsent la sensualité des femmes
    Tout ce qui fuit, saille avance dans la profondeur
    Les étoiles creusent le ciel
    Les couleurs déshabillent
    "Sur la robe, elle a un corps"
    Sous les bras des bruyères mains lunules et pistils
    quand les eaux se déversent dans le dos avec les 
    omoplates glauques
    Le ventre un disque qui bouge
    La double coque des seins passe sous le pont des arcs-en-ciel
    Ventre
    Disque
    Soleil
    Les cris perpendiculaires des couleurs tombent sur les cuisses
     
    ÉPÉE DE SAINT MICHEL
     
    Il y a des mains qui se tendent
    Il y a dans la traîne la bête tous les yeux toutes les fanfares 
    tous les habitués du bal Bullier
    Et sur la hanche
    La signature du poète (1)
     
    (1) Blaise Cendras. Sur la robe elle a un corps. Février 1914. Tiré de "Dix-neuf poèmes élastiques". Editeurs : Denoël, puis Gallimard. - (2) Blaise Cendrars. Tu es plus belle que le ciel et la mer. Extrait.

  • Un manteau pendu à une ficelle

    Lettre d'un colporteur-liseur N° 21
    "Un manteau pendu à une ficelle" de André Cohen Aknin
    Texte cité : Quelqu’un demandait son chemin de Yves Buin.

    De retour du travail, j'aimais m'asseoir près du vieux monsieur qui habitait en face de chez moi. Un ancien mineur qui tirait sa chaise sur le pas de sa porte sur le coup de dix-huit heures et mangeait sa soupe et, quand il le pouvait, des chicons. Il aimait ça les endives ; il me racontait comment sa mère les préparait avec des lardons, la marmite de fonte sur la cuisinière à charbon. Son charbon ! Trente ans de coron avant de se retrouver sur cette place du Pont Delsaux à Valenciennes, appelé anciennement Le pont du saule. Il y avait là une rivière qui autrefois coulait à l’air libre, du temps de Louis XIV, me disait le vieux. Par la suite, elle a coulé sous du macadam, si bien que par grosse pluie, l’eau remontait dans les maisons. Alors, le vieux monsieur pendait son manteau à un fil qui descendait du plafond. Ça ne le changeait pas de la mine, là-bas, c'était ainsi qu'il faisait.

    On l’appelait Albert.

    Moi, à côté de lui, je susurrais des mots venus de la mer. De la mer du Nord et d'ailleurs. Je transformais la sueur de ma journée à l'atelier en embruns d'une mer amoureuse. Je respirais l'air du large et non pas la poussière et les copeaux de bois qui finissaient par me faire tousser. À cette époque, il n'y avait pas d'aspirateur sur les machines ; à la raboteuse, ça giclait tant et plus.

    On m'a dit que des pêcheurs accrochaient eux aussi leurs cirés au plafond. Un jour, chez moi, j’ai suspendu mon bleu de travail. Mais c’était curieux, on aurait dit une chimère collée au plafond. Je l'ai descendu aussi sec. On n'invente pas le présent sans l'avoir vécu. Je n'ai jamais été mineur, ni pêcheur, juste menuisier.

    Je porte un bleu de travail

    même pour lire

    même pour écrire 

    même pour sortir.

    Avec Albert, on parlait surtout métier. Je racontais le métro, les rames bondées, le coup de gnôle au café avant d’attaquer le boulot, l’atelier dans le quartier Saint-Denis, les bois dans la cour. C’était un temps où je lisais le soir, mais je n'en disais rien. Lui, il racontait comment, au fond de la mine, il boisait les tunnels, les boyaux qu'il disait, avec du bois de fer. Un travail de tous les diables ! Il racontait les bruits des chariots dans le fond, le silence des hommes dans le monte-charge, les gueules noires. 

    Notre conversation se renouvelait : quelqu'un faisait ceci, quelqu'un faisait cela. Et quand l'un de nous se répétait, l'autre feignait de découvrir.

    Yves Buin, poète du petit jour, du crépuscule, nous invite à rencontrer Quelqu’un.

     

    C'était au temps des guitares approximatives,

    du dandysme marginal, 

    du rêve bleu.

    C'était le temps des samedis,

    des matins,

    de la rue de l'Ouest,

    Quelqu'un cherchait sa vie dans les cafés.

    Timide,

    la réserve haletante,

    l'illumination dissimulée,

    fou intérieur,

    dans l'amour de la poésie,

    gaspillé,

    éperdu.

     

    Quelqu'un voulait l'aristocratie

    et la pauvreté,

    l'alcool nocturne de la rue d'Odessa

    et la pureté d'un exil de montagne,

    la sonate subtile,

    et la chanson du métro,

    la page glacée de la revue de luxe

    et les mots jetés à la hâte sur le papier d'occasion,

    la porte océane

    et les pas perdus,

    connaître l'au delà des réalités visibles

    et se promener parmi les artistes féconds,

    les écrivains

    les infréquentables.

     

    Quelqu'un était l'écho de musiques nègres,

    des rejetons barbares de la nuit occidentale,

    sensuels,

    graveleux,

    diamantifères.

    Des noms couraient sur les lèvres

    comme les messagers fidèles

    des inoubliables mélodies,

    des petits miracles,

    à la cour ésotérique du roi Dionysos.

     

    Quelqu'un était sur le bord des incertains,

    dans l'espace inédit,

    les émotions,

    les impuissances,

    les échecs,

    les répétitions,

    choisissant les masques,

    les naïvetés,

    les apparences,

    pour échapper.

     

    Quelqu'un s'occupait des grandes choses de l'esprit.

    Quelqu'un attendait les révélations de l'être

    et regardait du côté des initiés,

    des vieilles âmes,

    des regards d'Orient,

    de ceux qui ne peuvent pas dire.

     

    Quelqu'un ouvrait la porte des silences méditatifs,

    et racontait la caresse trompeuse de l'exotisme,

    les faiseurs embusqués de l'Ultime,

    Car la vérité n'est pas chose simple

    et la poésie petite affaire.

    Trop s'en soucier égare.

     

    Quelqu'un demandait son chemin. (1)

    (1) Quelqu’un - Quelqu’un demandait son chemin de Yves Buin. Orphée Studio, Poésie d'aujourd'hui à haute voix. Présentation et choix d'André Velter. Poésie / Gallimard.

  • Les mains folles

                Imitez le son de la toupie
    Laisser pétiller un son nasal et continu
    Faites claquer votre langue
    Servez-vous du bruit sourd de celui qui mange sans civilité
    Le raclement aspiré du crachement ferait aussi une belle consonne (1)
     
    "Laisser pétiller un son nasal et continu", c’est ce que faisait Maurice dans le centre de psychothérapie dans lequel je travaillais. Il passait des heures entières collé au mur de l'entrée. Il pétillait et attendait. Mais personne ne lui rendait visite. Son pétillement m’intriguait. Où avais-je entendu un tel bruit ? Etait-ce l'appel d’un oiseau en pleine saison des amours, le raclement répété d'une bête aux abois ? Maurice ponctuait parfois ses pétillements d'un long sifflet qui ressemblait au son qu’émettait Daniel, un copain d'enfance, lorsqu'il imitait sa toupie en plein vol. 
     
    Maurice avait travaillé aux usines Vallourec ; il était considéré comme un fou bienveillant. On le faisait passer d'activité en activité sans anicroche. Un bon malade quoi. Pas de ceux qui cognaient leur tête contre les murs ou sortaient un couteau. Sa maladie était un syndrome de je ne sais plus quoi. Ce dont je me souviens c'est qu'il n'était pas catalogué placé d'office, c'est-à-dire placé par la Justice. Il n'avait donc vraisemblablement tué ni femme ni enfant, pas brûlé une maison avec ses occupants. C'était un fou conscient de sa douleur, c'est-à-dire qu'il souffrait encore plus. Clairvoyant, il se désespérait de s’atteindre, d'être lui-même. Quand il était seul, les yeux tournés vers le ciel, il lançait ses mots qui ricochaient dans le vide. Ses mots sifflaient de manière si différente chaque jour qu'on pouvait penser qu'il avait séparé les voyelles et les consonnes, qu'il s'évertuait à découvrir l'autre face de chaque lettre. Il ne se contentait pas de parler, il gesticulait dans des spasmes qui, au moment le plus fort, faisaient de lui une poupée désarticulée. Spasmes qui diminuaient lorsqu'il était à l'atelier de menuiserie. L'établi et les outils lui servaient de tuteur.
     
    L'ergothérapie signifie soin par le travail. Il ne s'agissait donc pas de se contenter d'occuper les soignés. Au contraire, chaque situation était l'occasion d'une expression. Ils avaient à retrouver un geste, à dépasser la peur d'un outil ou ne pas se laisser "emporter" par lui. Il était aussi question de concevoir un objet avec ce que cela implique dans la conception et la réalisation. Les soignés pouvaient également s’exprimer, disons "artistiquement". Il fallait veiller à ce qu'ils ne se blessent pas.
     
    J'ai découvert chez ces êtres internés tout un éventail de silences. Silence du mutisme, de l'hébétude, de la peur, de l'incompréhension, de la torpeur due aux calmants qui arrêtent le temps. Des silences étirés, d'une incroyable longueur, que je retrouve lorsque je lis un poète et que je découvre des ellipses, ces espaces vertigineux qui familiarisent avec le vide. Des silences où les mots se retournent vers soi. Ils signifient que la conscience est là, présente. Quand la conscience n'est plus, c'est que le malade est plus gravement atteint.
    Un premier niveau de conscience ne suffit pas. Il faut creuser encore et encore, aller vers les niveaux profonds. Râmakrishna nous y invite : "Dans le cas où il a conscience et que cette conscience a conscience de pas être sa propre source d'existence, il faut chercher cette source". La source est le lieu où naît la maladie, le lieu où elle trouve quoi dire (le mal a dit). 
     
    Maurice tape sur sa joue comme sur un tambour :
    ∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫
    Ioiauæi A
    E éoüou ∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫
    Ao i ∫∫∫∫∫
    FtkfhnLhhzdvdhhdfbts 
    ∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫
     
    Certains affirment que le babillage des bébés émanerait d’une source commune à toutes les langues et que perdurerait un reste immémorial, incompressible. Reste qu’on entendrait également dans la bouche des vieillards séniles. Mais, avec Maurice, je n'avais pas affaire à un bébé, ni à un vieillard ! J'avais devant moi un homme de cinquante ans, défait et victorieux.
    Défait, parce qu'il était interné. Victorieux, parce que cette langue était à lui, qu'il avait son "parler vrai". À l'époque, j'étais incapable de l'entendre. J'aurais juste pu convertir son pétillement en une vraie toupie et encore, il n'y avait pas de tour à bois dans l'atelier. Aujourd'hui, non plus, je n'ai plus ce genre de machine, ni aucune autre. Plus d'établi. J'ai tout offert à des jeunes gens qui continueront à les faire vivre. Je n'ai gardé que mes outils à main. Sur ma table d’écriture, on trouve des fers de bouvet qui servent à tenir les livres ouverts et un petit rabot, un Stanley, avec quoi je rabote les mots. J'essaie en soufflant dans la fente du rabot, appelée lumière, de trouver de nouveaux sons. 
     
    Les sons d'abord. En écrivant cette lettre, je prends ceux qui gravitent autour de moi : les mots de mon voisin albanais, l'aboiement d'un chien, la perceuse lointaine, les pleurs d'un enfant, le pépiement d'un oiseau, la porte-fenêtre qui grince et les à-coups d'un concert de Bernstein sur France Musique. Me revient en mémoire le cliquetis de mon ancienne machine à écrire. 
    Clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic…
    Pendant ce temps, je mets des restes de biscottes dans le pilon de ma grand-mère pour en faire de la chapelure. Et quand c’est au tour du bol de cuivre de sonner, le son envahit la terrasse, se transforme en mots. Il y a des jours où je n'écris pas, je suis écrit.
     
    Mon aventure au centre de psychothérapie avait commencé par la rencontre de deux hommes. Christian Falala, un psychologue qui m'avait permis d'utiliser son garage pour restaurer des meubles. Lui-même bricolait de son côté ; il disait qu'il se reposait dans ses mains. Nous discutions beaucoup. Il intervenait au centre de psychothérapie et il me présenta Pierre Vaneecloo, le psychiatre qui en était le médecin chef. Ce dernier était intéressé par ce que pouvaient apporter la gestuelle et la dimension professionnelle à la maladie mentale ; il souhaitait aider les soignés à aller au-delà de leurs difficultés et, dans ce sens, maintenir une proximité avec le reste de la population. C'était le temps de l'antipsychiatrie avec, entre autres, David Cooper et le bouquin de Mary Barnes et de Joseph Berke, Un voyage à travers la folie. Pierre Vaneecloo voulait aller de l'avant, décloisonner son approche de la psychiatrie et de ce fait, les malades eux-mêmes.
    Nous avions mis en place l'atelier de menuiserie - version ergothérapie - et ce que je pouvais apporter. À moi de faire la part des choses et d'installer un équilibre entre les deux univers, avec l'aide de toute l'équipe évidemment. J'allais avoir affaire à des mains folles. 
     
    J'ai adoré être dans ce centre, parmi les soignés, de travailler avec les soignants. À ma surprise, je découvris chez ces derniers une fragilité, qui était en réalité une force, parce qu'elle leur permettait d’échanger, d'ajuster leurs attitudes et les traitements selon les personnes et les situations. J'avais devant moi, ce que je découvrirai plus tard chez Bertolt Brecht  "C'est quand tu es faible que tu es fort". Nous baignions alors, soignants et soignés, dans un langage qui pouvait se défaire et se refaire. L'essentiel était que ce ne fût jamais de la même manière. Un langage de défaites et de victoires.
     
     
    À l'institut des jeunes aveugles on a demandé
    N'avez-vous point de jeune aveugle ailé
    Ô bouches l’homme est à la recherche d’un nouveau langage
    Auquel le grammairien d’aucune langue n’aura rien à dire
     
    Et ces vieilles langues sont tellement près de mourir
    Que c’est vraiment par habitude et manque d’audace
    Qu’on les fait encore servir à la poésie
     
    Mais elles sont comme des malades sans volonté
    Ma foi les gens s’habitueraient vite au mutisme
    La mimique suffit bien au cinéma
     
      Mais entêtons-nous à parler
          Remuons la langue
         Lançons des postillons
    On veut de nouveaux sons de nouveaux sons de nouveaux sons
    On veut des consonnes sans voyelles
    Des consonnes qui pètent sourdement
    Imitez le son de la toupie
    Laisser pétiller un son nasal et continu
    Faites claquer votre langue
    Servez-vous du bruit sourd de celui qui mange sans civilité
    Le raclement aspiré du crachement ferait aussi une belle consonne
     
    Les divers pets labiaux rendraient aussi vos discours claironnants
    Habituez-vous à roter à volonté
    Et quelle lettre grave comme le son d'une cloche
    À travers nos mémoires
    Nous n'aimons pas assez la joie
    De voir de belles choses neuves
    Ô mon amie hâte-toi
    Crains qu'un jour un train ne t'émeuve 
    Plus
    Regarde-le plus vite pour toi
    Ces chemins de fer qui circulent
    Sortiront bientôt de la vie
    Ils seront beaux et ridicules
    Deux lampes brûlent devant moi
    Comme deux femmes qui rient
    Je courbe tristement la tête
    Devant l'ardente moquerie
    Ce rire se répand
    Partout
    Parlez avec les mains faites claquer vos doigts
    Tapez-vous sur la joue comme sur un tambour (1)
     
    André Cohen-Aknin
     
     
    (1) Guillaume Apollinaire, La victoire, (extrait), mars 1917 - Calligrammes -  Gallimard
     
    Lettre d'un colporteur-liseur N° 20