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lettre d'un colporteur-liseur

  • Un manteau pendu à une ficelle

    De retour du travail, j'aimais m'asseoir près du vieux monsieur qui habitait en face de chez moi. Un ancien mineur qui tirait sa chaise sur le pas de sa porte sur le coup de dix-huit heures et mangeait sa soupe et, quand il le pouvait, des chicons. Il aimait ça les endives ; il me racontait comment sa mère les préparait avec des lardons, la marmite de fonte sur la cuisinière à charbon. Son charbon ! Trente ans de coron avant de se retrouver sur cette place du Pont Delsaux à Valenciennes, appelé anciennement Le pont du saule. Il y avait là une rivière qui autrefois coulait à l’air libre, du temps de Louis XIV, me disait le vieux. Par la suite, elle a coulé sous du macadam, si bien que par grosse pluie, l’eau remontait dans les maisons. Alors, le vieux monsieur pendait son manteau à un fil qui descendait du plafond. Ça ne le changeait pas de la mine, là-bas, c'était ainsi qu'il faisait.

    On l’appelait Albert.

    Moi, à côté de lui, je susurrais des mots venus de la mer. De la mer du Nord et d'ailleurs. Je transformais la sueur de ma journée à l'atelier en embruns d'une mer amoureuse. Je respirais l'air du large et non pas la poussière et les copeaux de bois qui finissaient par me faire tousser. À cette époque, il n'y avait pas d'aspirateur sur les machines ; à la raboteuse, ça giclait tant et plus.

    On m'a dit que des pêcheurs accrochaient eux aussi leurs cirés au plafond. Un jour, chez moi, j’ai suspendu mon bleu de travail. Mais c’était curieux, on aurait dit une chimère collée au plafond. Je l'ai descendu aussi sec. On n'invente pas le présent sans l'avoir vécu. Je n'ai jamais été mineur, ni pêcheur, juste menuisier.

    Je porte un bleu de travail

    même pour lire

    même pour écrire 

    même pour sortir.

    Avec Albert, on parlait surtout métier. Je racontais le métro, les rames bondées, le coup de gnôle au café avant d’attaquer le boulot, l’atelier dans le quartier Saint-Denis, les bois dans la cour. C’était un temps où je lisais le soir, mais je n'en disais rien. Lui, il racontait comment, au fond de la mine, il boisait les tunnels, les boyaux qu'il disait, avec du bois de fer. Un travail de tous les diables ! Il racontait les bruits des chariots dans le fond, le silence des hommes dans le monte-charge, les gueules noires. 

    Notre conversation se renouvelait : quelqu'un faisait ceci, quelqu'un faisait cela. Et quand l'un de nous se répétait, l'autre feignait de découvrir.

    Yves Buin, poète du petit jour, du crépuscule, nous invite à rencontrer Quelqu’un.

     

    C'était au temps des guitares approximatives,

    du dandysme marginal, 

    du rêve bleu.

    C'était le temps des samedis,

    des matins,

    de la rue de l'Ouest,

    Quelqu'un cherchait sa vie dans les cafés.

    Timide,

    la réserve haletante,

    l'illumination dissimulée,

    fou intérieur,

    dans l'amour de la poésie,

    gaspillé,

    éperdu.

     

    Quelqu'un voulait l'aristocratie

    et la pauvreté,

    l'alcool nocturne de la rue d'Odessa

    et la pureté d'un exil de montagne,

    la sonate subtile,

    et la chanson du métro,

    la page glacée de la revue de luxe

    et les mots jetés à la hâte sur le papier d'occasion,

    la porte océane

    et les pas perdus,

    connaître l'au delà des réalités visibles

    et se promener parmi les artistes féconds,

    les écrivains

    les infréquentables.

     

    Quelqu'un était l'écho de musiques nègres,

    des rejetons barbares de la nuit occidentale,

    sensuels,

    graveleux,

    diamantifères.

    Des noms couraient sur les lèvres

    comme les messagers fidèles

    des inoubliables mélodies,

    des petits miracles,

    à la cour ésotérique du roi Dionysos.

     

    Quelqu'un était sur le bord des incertains,

    dans l'espace inédit,

    les émotions,

    les impuissances,

    les échecs,

    les répétitions,

    choisissant les masques,

    les naïvetés,

    les apparences,

    pour échapper.

     

    Quelqu'un s'occupait des grandes choses de l'esprit.

    Quelqu'un attendait les révélations de l'être

    et regardait du côté des initiés,

    des vieilles âmes,

    des regards d'Orient,

    de ceux qui ne peuvent pas dire.

     

    Quelqu'un ouvrait la porte des silences méditatifs,

    et racontait la caresse trompeuse de l'exotisme,

    les faiseurs embusqués de l'Ultime,

    Car la vérité n'est pas chose simple

    et la poésie petite affaire.

    Trop s'en soucier égare.

     

    Quelqu'un demandait son chemin. (1)

     

    André Cohen-Aknin

    (1) Quelqu’un - Quelqu’un demandait son chemin de Yves Buin. Orphée Studio, Poésie d'aujourd'hui à haute voix. Présentation et choix d'André Velter. Poésie / Gallimard.

    Lettre d'un colporteur-liseur N° 21

  • Les mains folles

                Imitez le son de la toupie
    Laisser pétiller un son nasal et continu
    Faites claquer votre langue
    Servez-vous du bruit sourd de celui qui mange sans civilité
    Le raclement aspiré du crachement ferait aussi une belle consonne (1)
     
    "Laisser pétiller un son nasal et continu", c’est ce que faisait Maurice dans le centre de psychothérapie dans lequel je travaillais. Il passait des heures entières collé au mur de l'entrée. Il pétillait et attendait. Mais personne ne lui rendait visite. Son pétillement m’intriguait. Où avais-je entendu un tel bruit ? Etait-ce l'appel d’un oiseau en pleine saison des amours, le raclement répété d'une bête aux abois ? Maurice ponctuait parfois ses pétillements d'un long sifflet qui ressemblait au son qu’émettait Daniel, un copain d'enfance, lorsqu'il imitait sa toupie en plein vol. 
     
    Maurice avait travaillé aux usines Vallourec ; il était considéré comme un fou bienveillant. On le faisait passer d'activité en activité sans anicroche. Un bon malade quoi. Pas de ceux qui cognaient leur tête contre les murs ou sortaient un couteau. Sa maladie était un syndrome de je ne sais plus quoi. Ce dont je me souviens c'est qu'il n'était pas catalogué placé d'office, c'est-à-dire placé par la Justice. Il n'avait donc vraisemblablement tué ni femme ni enfant, pas brûlé une maison avec ses occupants. C'était un fou conscient de sa douleur, c'est-à-dire qu'il souffrait encore plus. Clairvoyant, il se désespérait de s’atteindre, d'être lui-même. Quand il était seul, les yeux tournés vers le ciel, il lançait ses mots qui ricochaient dans le vide. Ses mots sifflaient de manière si différente chaque jour qu'on pouvait penser qu'il avait séparé les voyelles et les consonnes, qu'il s'évertuait à découvrir l'autre face de chaque lettre. Il ne se contentait pas de parler, il gesticulait dans des spasmes qui, au moment le plus fort, faisaient de lui une poupée désarticulée. Spasmes qui diminuaient lorsqu'il était à l'atelier de menuiserie. L'établi et les outils lui servaient de tuteur.
     
    L'ergothérapie signifie soin par le travail. Il ne s'agissait donc pas de se contenter d'occuper les soignés. Au contraire, chaque situation était l'occasion d'une expression. Ils avaient à retrouver un geste, à dépasser la peur d'un outil ou ne pas se laisser "emporter" par lui. Il était aussi question de concevoir un objet avec ce que cela implique dans la conception et la réalisation. Les soignés pouvaient également s’exprimer, disons "artistiquement". Il fallait veiller à ce qu'ils ne se blessent pas.
     
    J'ai découvert chez ces êtres internés tout un éventail de silences. Silence du mutisme, de l'hébétude, de la peur, de l'incompréhension, de la torpeur due aux calmants qui arrêtent le temps. Des silences étirés, d'une incroyable longueur, que je retrouve lorsque je lis un poète et que je découvre des ellipses, ces espaces vertigineux qui familiarisent avec le vide. Des silences où les mots se retournent vers soi. Ils signifient que la conscience est là, présente. Quand la conscience n'est plus, c'est que le malade est plus gravement atteint.
    Un premier niveau de conscience ne suffit pas. Il faut creuser encore et encore, aller vers les niveaux profonds. Râmakrishna nous y invite : "Dans le cas où il a conscience et que cette conscience a conscience de pas être sa propre source d'existence, il faut chercher cette source". La source est le lieu où naît la maladie, le lieu où elle trouve quoi dire (le mal a dit). 
     
    Maurice tape sur sa joue comme sur un tambour :
    ∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫
    Ioiauæi A
    E éoüou ∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫
    Ao i ∫∫∫∫∫
    FtkfhnLhhzdvdhhdfbts 
    ∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫∫
     
    Certains affirment que le babillage des bébés émanerait d’une source commune à toutes les langues et que perdurerait un reste immémorial, incompressible. Reste qu’on entendrait également dans la bouche des vieillards séniles. Mais, avec Maurice, je n'avais pas affaire à un bébé, ni à un vieillard ! J'avais devant moi un homme de cinquante ans, défait et victorieux.
    Défait, parce qu'il était interné. Victorieux, parce que cette langue était à lui, qu'il avait son "parler vrai". À l'époque, j'étais incapable de l'entendre. J'aurais juste pu convertir son pétillement en une vraie toupie et encore, il n'y avait pas de tour à bois dans l'atelier. Aujourd'hui, non plus, je n'ai plus ce genre de machine, ni aucune autre. Plus d'établi. J'ai tout offert à des jeunes gens qui continueront à les faire vivre. Je n'ai gardé que mes outils à main. Sur ma table d’écriture, on trouve des fers de bouvet qui servent à tenir les livres ouverts et un petit rabot, un Stanley, avec quoi je rabote les mots. J'essaie en soufflant dans la fente du rabot, appelée lumière, de trouver de nouveaux sons. 
     
    Les sons d'abord. En écrivant cette lettre, je prends ceux qui gravitent autour de moi : les mots de mon voisin albanais, l'aboiement d'un chien, la perceuse lointaine, les pleurs d'un enfant, le pépiement d'un oiseau, la porte-fenêtre qui grince et les à-coups d'un concert de Bernstein sur France Musique. Me revient en mémoire le cliquetis de mon ancienne machine à écrire. 
    Clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic…
    Pendant ce temps, je mets des restes de biscottes dans le pilon de ma grand-mère pour en faire de la chapelure. Et quand c’est au tour du bol de cuivre de sonner, le son envahit la terrasse, se transforme en mots. Il y a des jours où je n'écris pas, je suis écrit.
     
    Mon aventure au centre de psychothérapie avait commencé par la rencontre de deux hommes. Christian Falala, un psychologue qui m'avait permis d'utiliser son garage pour restaurer des meubles. Lui-même bricolait de son côté ; il disait qu'il se reposait dans ses mains. Nous discutions beaucoup. Il intervenait au centre de psychothérapie et il me présenta Pierre Vaneecloo, le psychiatre qui en était le médecin chef. Ce dernier était intéressé par ce que pouvaient apporter la gestuelle et la dimension professionnelle à la maladie mentale ; il souhaitait aider les soignés à aller au-delà de leurs difficultés et, dans ce sens, maintenir une proximité avec le reste de la population. C'était le temps de l'antipsychiatrie avec, entre autres, David Cooper et le bouquin de Mary Barnes et de Joseph Berke, Un voyage à travers la folie. Pierre Vaneecloo voulait aller de l'avant, décloisonner son approche de la psychiatrie et de ce fait, les malades eux-mêmes.
    Nous avions mis en place l'atelier de menuiserie - version ergothérapie - et ce que je pouvais apporter. À moi de faire la part des choses et d'installer un équilibre entre les deux univers, avec l'aide de toute l'équipe évidemment. J'allais avoir affaire à des mains folles. 
     
    J'ai adoré être dans ce centre, parmi les soignés, de travailler avec les soignants. À ma surprise, je découvris chez ces derniers une fragilité, qui était en réalité une force, parce qu'elle leur permettait d’échanger, d'ajuster leurs attitudes et les traitements selon les personnes et les situations. J'avais devant moi, ce que je découvrirai plus tard chez Bertolt Brecht  "C'est quand tu es faible que tu es fort". Nous baignions alors, soignants et soignés, dans un langage qui pouvait se défaire et se refaire. L'essentiel était que ce ne fût jamais de la même manière. Un langage de défaites et de victoires.
     
     
    À l'institut des jeunes aveugles on a demandé
    N'avez-vous point de jeune aveugle ailé
    Ô bouches l’homme est à la recherche d’un nouveau langage
    Auquel le grammairien d’aucune langue n’aura rien à dire
     
    Et ces vieilles langues sont tellement près de mourir
    Que c’est vraiment par habitude et manque d’audace
    Qu’on les fait encore servir à la poésie
     
    Mais elles sont comme des malades sans volonté
    Ma foi les gens s’habitueraient vite au mutisme
    La mimique suffit bien au cinéma
     
      Mais entêtons-nous à parler
          Remuons la langue
         Lançons des postillons
    On veut de nouveaux sons de nouveaux sons de nouveaux sons
    On veut des consonnes sans voyelles
    Des consonnes qui pètent sourdement
    Imitez le son de la toupie
    Laisser pétiller un son nasal et continu
    Faites claquer votre langue
    Servez-vous du bruit sourd de celui qui mange sans civilité
    Le raclement aspiré du crachement ferait aussi une belle consonne
     
    Les divers pets labiaux rendraient aussi vos discours claironnants
    Habituez-vous à roter à volonté
    Et quelle lettre grave comme le son d'une cloche
    À travers nos mémoires
    Nous n'aimons pas assez la joie
    De voir de belles choses neuves
    Ô mon amie hâte-toi
    Crains qu'un jour un train ne t'émeuve 
    Plus
    Regarde-le plus vite pour toi
    Ces chemins de fer qui circulent
    Sortiront bientôt de la vie
    Ils seront beaux et ridicules
    Deux lampes brûlent devant moi
    Comme deux femmes qui rient
    Je courbe tristement la tête
    Devant l'ardente moquerie
    Ce rire se répand
    Partout
    Parlez avec les mains faites claquer vos doigts
    Tapez-vous sur la joue comme sur un tambour (1)
     
    André Cohen-Aknin
     
     
    (1) Guillaume Apollinaire, La victoire, (extrait), mars 1917 - Calligrammes -  Gallimard
     
    Lettre d'un colporteur-liseur N° 20

  • Il ne disait pas "Je", il disait "NOUS"

    Quelle bonne idée d'avoir diffusé à la télé la série de films documentaires "Histoires d'une nation"(1) dans ces temps de crise ! Elle remet en mémoire les vagues d'étrangers qui ont construit la France. On les avait fait venir ou ils étaient venus lors de périodes de crise, justement. C'était avant-hier, hier. Ils sont allés dans les mines, les usines, les champs, souvent affectés aux tâches les plus rudes ; ils ont construit la Tour Eiffel, acheminé du charbon, connu la fournaise des hauts fourneaux, construit nos voitures, cultivé nos champs, conduit nos taxis ; ils sont allés aussi sur les champs de batailles. 
    Aujourd'hui, on tergiverse pour savoir si des étrangers peuvent venir travailler dans nos champs, c'est-à-dire nous aider à nous nourrir. D'autres sont dans nos hôpitaux pour nous soigner. D'autres encore patientent pour avoir leurs papiers.
     
    L'un des documentaires rappelle qu'il n'y a pas si longtemps (pour une nation), les langues régionales prenaient le pas sur le français. On parlait plutôt le breton, l'auvergnat, l'ardéchois. Merci monsieur Jules Ferry pour votre école publique. Il ne faudrait néanmoins pas oublier les patois. L'identité est une chose complexe. 
     
    L'intégration avance inexorablement avec ses lots de violence et de joie. 
     
    Une violence générée par un racisme endémique. On la trouve aussi dans le fait que des êtres humains aient été (ou se soient) regroupés selon leur origine, dans les luttes pour bénéficier des bienfaits économiques et sociaux, dans le rapport paranoïaque entre action et répression, dans les joutes oratoires à l'Assemblée Nationale, dans les émissions de radios, de télé, dans les soubresauts incontrôlables des réseaux (a)sociaux...  La violence n'est pas le fait de l'une ou de l'autre des composantes de notre société, mais celui de la société toute entière. Cela nous met en perpétuelle tension.
    Une tension qui n’est pas que négative, parce qu’elle crée, tout comme l’écriture, un mouvement souvent synonyme de progrès. L’écriture est liée au réel. C’est bien pour cela que je m'intéresse aux poètes, parce qu’ils voient plus loin, qu’ils touchent au réel du réel.
     
    Pour ce qui est de la joie, les occasions ont été nombreuses. On se souvient des victoires guerrières et sportives, des réussites artistiques, sociales, professionnelles… 
    Je parle aussi de joie quand il s’agit de la langue française, de la manière dont elle a été enrichie au fil des migrations. Beaucoup de ceux qui l'ont aimée et l'aiment encore ont été ou sont des étrangers. Des amoureux de la langue française, comme François Cheng, Andrée Chedid, Jorge Semprun, Alberto Manguel, Samuel Beckett, Milan Kundera, Albert Memmi, Henri Troyat, Amin Maalouf, Tahar Ben Jelloun, Gao Xingjian, Julien Green, Nancy Huston…
    Jalil, un émigré Afghan, fraîchement arrivé en France, parle de cette langue avec envie. Il ne demande qu'à l'apprendre de mieux en mieux pour pouvoir écrire avec elle.
    Le français était aussi très important pour mon père, qui était fier de son certificat d'études. Quand les voisins lui demandaient d'écrire leurs lettres, il lançait ses rondes et ses droites comme un magicien lance sa baguette. Ses voyelles disaient combien il croyait en la République et combien il lui était reconnaissant.
     
    Mon père, ce Français juif d'Algérie, était parmi ces étrangers et tous ceux qui ont été enrôlés dans les colonies pour venir se battre en Europe. Son bataillon côtoyait les tabors marocains et les tirailleurs sénégalais (2) sur les pentes de Monte Cassino en Italie. Cette bataille, qui ouvrira la route du Nord aux troupes alliées, fit des dizaines de milliers de morts. Mon père racontait le vacarme des bombes, les trous pour se préserver de la mitraille, le froid, la boue qui ralentissait les mules chargées de vivres et de munitions ; il racontait les voix multicolores, les tremblements et les joies des permissions ; il racontait les rêves de ces hommes perdus et de ceux qui volaient au-dessus de la colline ; il ne disait pas “je”, il disait “NOUS”.
     
    Voici de Jacques Prévert, "Etranges étrangers".
    Kabyle de la Chapelle et des quais de Javel
    homme des pays lointains
    cobayes des colonies
    doux petit musiciens
    soleils adolescents de la porte d'Italie
    Boumians de la porte de Saint-Ouen
    Apatrides d'Aubervilliers
    brûleurs des grandes ordures de la Ville de Paris
    ébouillanteurs des bêtes trouvées mortes sur pied
    au beau milieu des rues
    Tunisiens de Grenelle
    embauchés débauchés
    manœuvres désœuvrés
    Polacks du Marais du Temple des Rosiers
     
    Cordonniers de Cordoue soutiers de Barcelone
    pêcheurs des Baléares ou bien du Finistère
    rescapés de Franco
    et déportés de France et de Navarre
    pour avoir défendu en souvenir de la vôtre 
    la liberté des autres
     
    Esclaves noirs de Fréjus 
    tiraillés et parqués
    au bord d'une petite mer
    où peu vous vous baignez
     
    Esclaves noirs de Fréjus 
    qui évoquez chaque soir 
    dans les locaux disciplinaires
    avec une vieille boîte à cigares
    et quelques bouts de fils de fer
    tous les échos de vos villages
    tous les oiseaux de vos forêts
    et ne venez dans la capitale 
    que pour fêter au pas cadencé 
    la prise de la Bastille le quatorze Juillet
     
    Enfants du Sénégal 
    dépatriés expatriés et naturalisés
     
    Enfants indochinois 
    jongleurs aux innocents couteaux 
    qui vendiez autrefois aux terrasses des cafés 
    de jolis dragons d'or faits de papier plié
     
    Enfants trop tôt grandis et si vite en allés
    qui dormez aujourd'hui de retour au pays 
    le visage dans la terre 
    et des bombes incendiaires labourant vos rizières
     
    On vous a renvoyé 
    la monnaie de vos papiers dorés 
    on vous a retourné 
    vos petits couteaux dans le dos
     
    Étrangers étrangers 
    Vous êtes de la ville 
    vous êtes de sa vie 
    même si mal en vivez 
    même si vous mourez. (3)
    André Cohen-Aknin 
     
    (1) "Histoires d'une nation", films documentaires de Françoise Davisse et Carl Aderhold, réalisés en 2018 par Yann Coquart.
    (2) Plusieurs armées ont participé à la bataille de Monte Cassino (Italie, janvier à juin 1944) dont l’armée d’Afrique qui était composée de troupes levées par la France dans l’ensemble de son empire colonial, et plus particulièrement en Afrique du Nord. Les soldats "indigènes" ont formé un contingent important de cette armée d’Afrique, participant valeureusement à la libération de la France. 112 000 soldats sur les 214 000 de la première armée de Lattre (dont l’armée d’Afrique), 7 000 parmi les 18 000 soldats de la 2e DB du général Leclerc. (Source Site RFI, 28/07/2004 et MFI, l'agence de presse de RFI).
    (3) Jacques Prévert Etranges étrangers. Grand bal du Printemps. Editions Gallimard.
     
    Lettre d'un colporteur-liseur N° 17

  • Marche et marche

    Après la lettre N° 13 "Le rendez-vous", du nom d'un texte en prose de Guillevic, j’ai écrit dans la foulée une autre lettre sur la marche où j'évoquais les Amérindiens. Généralement, lorsque je pense à la marche, je pense à eux. Sont également apparus les Arméniens et leur exil. L’écriture de cette lettre date du 23 avril, veille de la commémoration de leur génocide.
    Les premiers pas sont déterminants. Sentir ses jambes s'allonger, sa poitrine se gonfler légèrement, puis de plus en plus. Le vent me fait serrer la mâchoire et retenir les mots avant qu'ils ne s'échappent. Dans la rue qui mène à la rivière, ils bruissent pour écarter tout intrus. Le regard tient à distance le lointain, lance ses poings vers les fenêtres où apparaissent des silhouettes éblouies de soleil.
     
    Remontent le quotidien, la peur, l'envie refrénée. Mais la marche efface tout. Elle m'emporte avec ses songes. Je suis bientôt dans les plaines de chasse des Indiens d'Amérique. Je suis, comme eux, habillé de peaux, le visage barré de terre rouge. Le vent fait résonner le souffle des chevaux quand apparait une horde de bisons. Le bison, animal sacré, symbole de vivacité et d'abondance, qui peut nourrir un clan pendant plusieurs mois. Nous traversons ensuite des canyons. Indiens d'Amérique, je suis avec vous, je prie, je prie le grand oiseau noir qui niche dans les roches du Tse’gihi au sud de San Juan River. Entendez les tambours et les aigles trompéter au-dessus de nous ! 
    Les Dieux se sont multipliés dans le ventre d’une chienne impotente. Je suis devenu un Indien du peuple des Eaux Bleu Vert. 
    Tu vois, je suis vivant. Tu vois, je suis en accord avec la terre. Tu vois, je suis en accord avec les Dieux. Tu vois, je suis en accord avec tout ce qui est. Tu vois, je suis en accord avec toi. Tu vois, je suis vivant, vivant. Je vis pour voir le grand jour se lever et la lumière inonder le monde (1)
    Quand j’arrive en haut de la ville, une femme m'aborde. Elle me dit qu'elle viendra demain poser une fleur sur le monument dédié aux victimes du génocide arménien. Elle ne m'en dit pas plus, s'éclipse. Un moment, j'ai cru que c'était une squaw. Mais c'était bien d'Arméniens qu'il s'agissait. Il y a sur la place des pierres où des mots sont inscrits dans leur alphabet et en lettres latines. Deux peuples, deux souffrances.
     
    S'élève alors en moi la voix de Monique Domergue disant son texte Si tu veux vivre avance. Elle dit la souffrance des Arméniens, leurs morts, leur exil. Avec elle, c'est tout un peuple qui avance. Il faut entendre Monique dire, pieds nus, le corps dressé, les bras tendus. On la pense immobile et la voilà qui tourne et avance. Sa voix tonne, ondule, nous emporte. Nous nous marions à elle et aux mots. Nous devenons ces exilés sur les routes d'Anatolie. Cette femme est une femme fleuve qui écrit l’indicible et le dit.
    Ils avancent, ils arrivent, les voilà
    avec le poids du fardeau sur l'épaule
    l'un, le fardeau visible
    celui de la misère et de l'espoir
    tenu serré dans les mains
    petits effets, petits outils
    et nécessaire de la vie quotidienne
    l'espirto et le djezvé
    le kork ou le khalil
     
    l'autre, l'invisible fardeau, l'immense
    celui des larmes et de la peur
    tenu serré sur le cœur
    avec le poids de ce qui fut perdu et à jamais
    avec l'amour de ceux qu'on a perdus et à jamais
    Sans khatchkar, ni sépulture
     
    le fardeau de la mémoire
    celui des massacres
    de l'indicible tchar't
    toujours à fleur de peau
    à fleur de cœur 
    le fardeau du silence
    qui tient la langue clouée au palais
    le chagrin cloué au regard… (2)
    Sur le chemin du retour, j’aperçois un homme qui fait la manche devant la seule boutique ouverte, un tabac. Son regard semble dire : "Je suis vivant, je suis vivant !". J'accélère le pas, avec en tête un poème amérindien de Ted D. Palmanteer :
    Quand tu es
    mal à l'aise dans
    ton cœur,
    va marcher.
     
    Fais tout
    ce qui doit
    être fait.
    Marche,
    le mal te quittera.
     
    Marche seul,
    dans les collines
    dans les montagnes.
     
    Sois fort 
    dans ton cœur,
    rien ne dure 
    éternellement. (3)
    André Cohen-Aknin
     
    (1) André Cohen Aknin. "Visages". Extrait. J'ai donné ce texte avec Juan Antonio Martinez en 1998 au  festival "Cours Jardins et Résonances" à Romans - (2) Monique Domergue,  Si tu veux vivre avance, Extrait. Editions L'Atelier du Hanneton. 2008 - (3) Ted D. Palmanteer, Les paroles de grand-mère. La poésie amérindienne. Les cahiers de Poésie Rencontres. N°25 Spécial. 1989.
     
    Lettre d'un colporteur-liseur N° 16

  • Voix d'Afrique

    En cette veille de déconfinement, je pense à ceux qui sont partis. Que ferons-nous de leurs voix, nous qui sommes encore vivants ?
    Voici ce qu'écrit Birago Diop, poète sénégalais, dans son poème Souffles, à propos de nos morts.
     
    Écoute plus souvent
    Les choses que les êtres,
    La voix du feu s'entend, 
    Entends la voix de l'eau.
    Écoute dans le vent
    Le buisson en sanglot :
    C'est le souffle des ancêtres.
    Ceux qui sont morts ne sont jamais partis
    Ils sont dans l'ombre qui s'éclaire
    Et dans l'ombre qui s'épaissit,
    Les morts ne sont pas sous la terre
    Ils sont dans l'arbre qui frémit,
    Ils sont dans le bois qui gémit,
    Ils sont dans l'eau qui coule,
    Ils sont dans l'eau qui dort,
    Ils sont dans la case, ils sont dans la foule
    Les morts ne sont pas morts. (1) 
     
    Bien sûr, il y a les affreuses images des sacs mortuaires qu'on affiche sur nos écrans. Certains sont noirs. D'autres, blancs. Il y a aussi les hospitalisés et la comptabilité morbide qu’on nous assène chaque soir à partir de 19h. L’humeur est déprimante. 
    Toutefois Birago Diop nous dit que rien n'est perdu, il nous invite à regarder plus loin, à ne pas considérer seulement les morts d’aujourd’hui, mais aussi ceux d’hier, d’avant l’épidémie, ceux d'avant-hier et d'avant-avant-hier. Les morts ne sont pas morts. Nous restons ensemble. Je tiens la main de ma sœur jumelle. Les femmes de mon enfance me bercent et le chant des hommes me maintient debout.
     
    Je ne sais plus où j’en suis. Le temps se froisse. Devrai-je encore attendre un jour, deux jours, trois semaines, quatre mois la fin du confinement ? C’est déjà fini. Ce n'est jamais fini. Demain est aujourd'hui. Je reprends ma place à l'établi, trace mes bois, taille mes calames, remplis mon stylo d'encre violette, fais les courses et rejoins les vivants dans la trame des jours où survivent les morts éternellement vivants.
     
    Ainsi va également l’écriture, elle passe d'un monde à un autre, d’un temps à un autre, nait, meurt, renait, fait côtoyer l’ancien et le nouveau dans un embrouillamini déroutant. Le poète sénégalais nous conseille, lui, d’écouter plus souvent les choses que les êtres. Alors, demain, je marierai un mimosa à un fromage de chèvre dans une histoire sans queue ni tête, car chacun sait que toute fin est un commencement.
     
    Jacques Chevrier, qui a composé "L'Anthologie africaine : poésie", introduit ainsi le poème du Birago Diop : "En Afrique, fait observer Léopold Senghor, il n'y a pas de frontière entre le visible et l'invisible, entre la vie et la mort. Et le poète ajoute : "Le réel n'acquiert son épaisseur, ne devient vérité qu'en s'élargissant aux dimensions extensibles du surréel".
     
    Écoute plus souvent
    Les choses que les êtres,
    La voix du feu s'entend, 
    Entends la voix de l'eau.
    Écoute dans le vent
    Le buisson en sanglot :
    C'est le souffle des ancêtres.
    Le souffle des ancêtres morts
    Qui ne sont pas partis,
    Qui ne sont pas sous terre,
    Qui ne sont pas morts. 
    Ceux qui sont morts ne sont jamais partis,
    Ils sont dans le sein de la femme,
    Ils sont dans l'enfant qui vagit,
     
    Et le tison qu'il s'enflamme. 
    Les morts ne sont pas sous la terre,
    Ils sont dans le feu qui s'éteint,
    Ils sont dans le rocher qui geint,
    Ils sont dans les herbes qui pleurent,
    Ils sont dans la forêt, ils sont dans la demeure,
    Les morts ne sont pas morts.
    Écoute plus souvent
    Les choses que les êtres,
    La voix du feu s'entend, 
    Entends la voix de l'eau.
    Écoute dans le vent
    Le buisson en sanglot :
    C'est le souffle des ancêtres.
    Il redit chaque jour le pacte,
    Le grand pacte qui lie,
    Qui lie à la loi notre sort ;
    Aux actes des souffles plus forts
    Le sort de nos morts qui ne sont pas morts ; 
    Le lourd pacte qui nous lie à la vie,
    La lourde loi qui nous lie aux actes
    Des souffles qui se meurent.
     
    Dans le lit et sur les rives du fleuve,
    Des souffles qui se meuvent
    Dans le rocher qui geint et dans l'herbe qui pleure.
    Des souffles qui demeurent
    Dans l'ombre qui s'éclaire ou s'épaissit,
    Dans l'arbre qui frémit, dans le bois qui gémit, 
    Et dans l'eau qui coule et dans l'eau qui dort,
    Des souffles plus forts, qui ont pris
    Le souffle des morts qui ne sont pas morts, 
    Des morts qui ne sont pas partis,
    Des morts qui ne sont plus sous terre.
    Écoute plus souvent
    Les choses que les êtres… (1)
    André Cohen-Aknin
     
    (1) Birago Diop, Souffles, Anthologie africaine : poésie. Jacques Chevrier - Sénégal. MONDE NOIR. CEDA (Abidjan) - HATIER (Paris) - LEA (Douala). 1988. Ce texte est paru ultérieurement dans Leurres et Lueurs, Présence Africaine, 1960 et dans L'anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française.
     
    Lettre d'un colporteur-liseur N° 15

  • Une histoire de bricolage

    Nombre de médecins et de chercheurs essaient de neutraliser le covid 19. Un virus dont il faut craindre les soubresauts dès qu'on met le nez dehors. 

    Avec soubresaut, on entend : saut périlleux, secousse, obstacle imprévu, convulsion, on gambade, on joue les acrobates, on se méfie du saut du postillon, on considère le saut dans l'inconnu et dans celui dans l’immobilité, on réfléchit à deux fois avant de sauter à la corde dans un appartement à cause des voisins. Ce mot devient effrayant quand il s’agit de choisir de ventiler un malade plutôt qu'un autre. J’aime le saut du coq à l’âne et le saut dans les histoires drôles, l'humour est un bon remède à la déprime. Quant au saut dans l'écran pour embrasser un ou une inconnue, je ne l'ai pas encore expérimenté. Cette semaine, j'étais occupé par le saut d'un tabouret après avoir changé la lampe du plafonnier (trois fois, il doit y avoir un problème de branchement). Mon saut préféré est le saut à pieds joints une biscotte entre les dents. Je compte les fois où elle tombe côté confiture.

    Vous en connaissez certainement d'autres. Si vous avez envie de les partager…

    Soubresaut est construit à la manière de sursaut, à cause de soubre qui vient de sobre, "par-dessus, sur", du latin "super" et de saut, espagnol salto, du latin saltus". Merci Alain Rey (1). 

    Sursaut, voilà un mot qui convient à notre situation. Alors, sautons, sursautons, soubresautons dans la recherche, mettons en pièces ce virus (il paraît que c'est une chose très compliquée). Le champ est immense : médocs, vaccins, pistes informatiques, transformation de masques de plongée en respirateurs et de rêves de marins confinés en projets bien réels. Chacun, chacune apporte sa contribution. C’est parfois une histoire de bricolage.

    Permettez moi de vous présenter celle de Boris Vian. Elle parle d'une autre époque, mais sa considération sur le rayon d'action pourrait nous être utile.

    C'est une java. Musique !

     

    Mon oncle un fameux bricoleur

    Faisait en amateur

    Des bombes atomiques

    Sans avoir jamais rien appris

    C'était un vrai génie

    Question travaux pratiques

    Il s'enfermait tout' la journée

    Au fond d'son atelier

    Pour fair' ses expériences

    Et le soir il rentrait chez nous

    Et nous mettait en trans'

    En nous racontant tout

    Pour fabriquer une bombe "A"

    Mes enfants croyez-moi

    C'est vraiment de la tarte

    La question du détonateur

    S'résout en un quart d'heur'

    C'est de cell's qu'on écarte

    En c'qui concerne la bombe "H"

    C'est pas beaucoup plus vach'

    Mais un' chos' me tourmente

    C'est qu'cell's de ma fabrication

    N'ont qu'un rayon d'action

    De trois mètres cinquante

    Y a quéqu'chos' qui cloch' là-d'dans

    J'y retourne immédiat'ment

    Il a bossé pendant des jours

    Tâchant avec amour

    D'améliorer l'modèle

    Quand il déjeunait avec nous

    Il dévorait d'un coup

    Sa soupe au vermicelle

    On voyait à son air féroce

    Qu'il tombait sur un os

    Mais on n'osait rien dire

    Et pis un soir pendant l'repas

    V'là tonton qui soupir'

    Et qui s'écrie comm' ça

    A mesur' que je deviens vieux

    Je m'en aperçois mieux

    J'ai le cerveau qui flanche

    Soyons sérieux disons le mot

    C'est même plus un cerveau

    C'est comm' de la sauce blanche

    Voilà des mois et des années

    Que j'essaye d'augmenter

    La portée de ma bombe

    Et je n'me suis pas rendu compt'

    Que la seul' chos' qui compt'

    C'est l'endroit où s'qu'ell' tombe

    Y a quéqu'chose qui cloch' là-d'dans,

    J'y retourne immédiat'ment

    Sachant proche le résultat

    Tous les grands chefs d'Etat

    Lui ont rendu visite

    Il les reçut et s'excusa

    De ce que sa cagna

    Etait aussi petite

    Mais sitôt qu'ils sont tous entrés

    Il les a enfermés

    En disant soyez sages

    Et, quand la bombe a explosé

    De tous ces personnages

    Il n'en est rien resté

    Tonton devant ce résultat

    Ne se dégonfla pas

    Et joua les andouilles

    Au Tribunal on l'a traîné

    Et devant les jurés

    Le voilà qui bafouille

    Messieurs c'est un hasard affreux

    Mais je jur' devant Dieu

    Qu'en mon âme et conscience

    Qu'en détruisant tous ces tordus

    Je suis bien convaincu

    D'avoir servi la France

    On était dans l'embarras

    Alors on l'condamna

    Et puis on l'amnistia

    Et l'pays reconnaissant

    L’élut immédiat'ment

    Chef du gouvernement (2)

     

    (1) Le Robert, Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d'Alain Rey. - (2) Boris Vian / Alain Goraguer (musique), La java des bombes atomiques. Chez Phillips, 1955.

    André Cohen-Aknin (AAKC)

    Lettre d'un colporteur-liseur N° 12

  • Vendredi, jour de découverte

    René Char.

    Je tourne autour des textes de ce poète depuis pas mal d'années, sans m'y attarder vraiment. Aujourd'hui c'est différent, je tiens son livre fermement avec l'intention de ne pas me laisser distraire par des perruches bleues qui virevoltent dans le ciel. Nous sommes vendredi. Je le sais parce que ma compagne a eu la bonne idée d'accrocher un calendrier dans le salon. Avec l'enfermement, je finis par perdre la notion du temps. 

    Le vendredi est jour des découvertes. Je laisse mes mains feuilleter le livre, choisir.

    Que sais-je de ce poète avant de commencer ? Qu'il était l'ami d'Albert Camus, d'une amitié indéfectible, un peu de son passé de résistant, sa taille imposante.

    Mon premier contact avec lui a eu lieu dans les années 80. Avec Geneviève Briot, nous placardions ses mots et ceux d'autres poètes sur les murs de Montélimar, particulièrement la veille des jours du marché.

     

    "Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience."(1)

     

    Imaginez-vous vous retrouver nez-à-nez avec une énorme affiche qui vous somme de tout bousculer, d'inventer !

    Faut-il attendre qu'un événement majeur nous y oblige ? La guerre avant-hier, les luttes hier, l’épidémie, aujourd’hui ?

    Le poème nous emporte. Il est de feu, nous dit Jean Roudaut :

     

    “Le poème s'arrache à la sensation pour se faire texte, se déracine de la glaise pour se faire feu. Le poème est un acte de violence." (2)

     

    Je creuse les textes de René Char, comme je creusais le sable brûlant des plages de mon enfance, impatient. 

    Je découvre une écriture puissante, soc tiré par un buffle, sa souplesse aussi. Une écriture comme un deuxième corps. On entend la guerre, les combats au front et en embuscade dans les sous-bois, les fusillés, les corps meurtris de fatigue, relevés en silence, les morts qu'on ne peut pas accompagner. Nous sommes dans la fraternité et le Verbe. 

    Il parle aux poètes :

     

    "Le poète ne peut pas longtemps demeurer dans la stratosphère du Verbe. Il doit se lover dans de nouvelles larmes et pousser plus avant dans son ordre."(3)

     

    Il nous parle aussi.

    Le texte de René Char qui suit est un avertissement pour nous qui, pas encore sortis du confinement, pensons à demain. En ce sens, il illustre parfaitement les mots de Jaccottet : le travail du poète est… “de veiller comme un berger et d’appeler tout ce qui risque de se perdre s’il s’endort”. 

     

    "Je redoute l'échauffement tout autant que la chlorose des années qui suivront la guerre. Je pressens que l'unanimité confortable, la boulimie de justice n’auront qu'une durée éphémère, aussitôt retiré le lien qui nouait notre combat. Ici, on se prépare à revendiquer l'abstrait, là on refoule en aveugle tout ce qui est susceptible d'atténuer la cruauté de la condition humaine de ce siècle et lui permettre d'accéder à l'avenir, d'un pas confiant. Le mal partout déjà est en lutte avec son remède. Les fantômes multiplient les conseils, les visites, des fantômes dont l'âme empirique est un amas de glaires et de névroses. Cette pluie qui pénètre l'homme jusqu'à l'os c'est l'espérance d'agression, l'écoute du mépris. On se précipitera dans l'oubli. On renoncera à mettre au rebut, à retrancher et à guérir. On supposera que les morts inhumés ont des noix dans leurs poches et que l'arbre un jour fortuitement surgira.

    Ô vie, donne, s'il est temps encore, aux vivants un peu de bon sens subtil sans la vanité qui abuse, et par-dessus tout, peut-être, donne-leur la certitude que tu n'es pas aussi accidentelle et privée de remords qu'on le dit. Ce n'est pas la flèche qui est hideuse, c'est le croc." (4)

     

    On se précipitera dans l’oubli, dit le poète.

    Sommes-nous ainsi faits ?

    (1) René Char. Fureur et mystère. Le poème pulvérisé. À la santé du serpent VII. Editions Gallimard. - (2) Jean Roudaut, Chronique “le cœur du furieux”, Nouvelle Revue Française. Mai 1984 - N° 364 - (3) René Char. Fureur et mystère. Feuillets d'Hypnos - 19 - (4) René Char. Fureur et mystère. Feuillets d'Hypnos - 220.

    André Cohen-Aknin (AAKC)

    Lettre d'un colporteur-liseur N° 11

  • 26 points à préciser

    Je compte chaque jour : 1 sortie pour me dégourdir les jambes à 1 km de chez moi, que j'additionne à 1 série d'exercices dans mon lit, à 1 douche (le rasage n'est pas régulier), à 1 heure de lecture quotidienne, à l'achat d'1 baguette, à 1 temps d'écriture (que je ne chronomètre pas), à 3 repas, à 1 vaisselle sur 2, à 1 poubelle à descendre... Je n'arrive à compter jusqu'à 26, comme le fait Benjamin Péret dans son texte "26 points à préciser" (1).

    Ce texte est pour moi le souvenir d’une aventure ratée. Je devais le donner en compagnie d’une flûtiste, mais, hélas, cela n’a pas pu se faire. Il se fonde sur une équation à première vue loufoque, mais à y voir de plus près... 

    Cette équation m'a toujours intrigué. La dire à voix haute est, selon les spécialistes, une gymnastique proche du souffle d'un rhinocéros amoureux. 

     

    Ma vie finira par a

    Je suis b - a

    Je demande c b - a

    Je pèse les jours de fête d sur c b - a

    Mes prévisions d'avenir d e sur c b - a

     

    L’équation grandit à chaque bout de phrase. Son corps s’orne de dentelle du fait des lettres en puissance et des parenthèses en veux-tu en voilà. Elle enfle dans la partie basse, se rétracte à la manière d’un chewing-gum, oscille du côté gauche, prend la tangente avec l’idée d’un suicide heureux, sourit à l’absence de virgule et, pour finir, grossit à la manière de deux pectoraux bien durs (je n’emploie pas le mot “sein”, de crainte de me faire accuser de sexisme). 

     

    Mon suicide heureux

    Ma volonté

    Ma force physique

    Mes instincts sanguinaires 

    Les cartes ont mis dans ma poche

    Elles ont retiré

    Il reste

    Avec mon nez je sens

    Avec ma langue je dis

    Avec ma bouche je mange

    Avec mes yeux je vois

    Avec mes oreilles j'entends

    Avec mes mains je gifle 

    Avec mes pieds j'écrase

    Avec mon sexe je fais l'amour

    La longueur de mes cheveux

    Mon travail du matin

    Mon travail de l'après-midi

    Mon sommeil

    Ma fortune

    Ma date de naissance (1)

     

    Benjamin Péret a écrit son équation en chiffres. Ce qui donne en lettres :

    m sur n multiplie par - parenthèse - gième racine de d e sur parenthèse c b moins a, fermer la parenthèse, fois f, plus h moins i, fermer la première parenthèse le tout à la puissance j, plus k fois l plus o, le tout divisé par tième racine de parenthèse p fois q plus r fermer parenthèse fois s. A cette entité, on soustrait uv puis w. Alors on élève ce calcul à la puissance x.

    Enfin, il suffit d'ôter y sur z, et hop, voila mon année de naissance.

    J'ai répété l'équation dans mon lit, comme on compte les moutons. Je me suis réveillé à 3h07 exactement, parce que d'autres chiffres me trottaient dans la tête, ceux des contaminés, des hospitalisés, des décès et le nombre de masques dérobés par de petits futés mal intentionnés. Un moment, j'ai pensé placer ces chiffres dans l'équation de Péret. Ça m'a foutu le bourdon. Faut pas écouter les infos avant d'aller se coucher.

    (1) Benjamin Péret, Le grand jeu, Collection Poésie / Gallimard.

    André Cohen Aknin (AAKC)

    Lettre d’un colporteur liseur N° 10

    Je remercie Hugh pour son aide à la lecture de l’équation. Il est professeur de physique et sillonne les déserts australiens à la recherche d'une petite équation couleur bleu nuit, survivante de temps immémoriaux, qui nous fait dire que le rêve n'est pas rompu.

    Il vous propose de lire l’équation à votre tour. Adressez-moi vos tentatives. Je les lui transmettrai.  

    inconnu.jpg

  • J'ouvre la porte

    En ce samedi de mars, j'écoute un concerto pour violoncelle de Dvorak qui réveille ma peau endormie. La nuit a été longue. Avec ce confinement, j'ai du mal à régler le curseur. Bon, réveille-toi, me dis-je, aujourd'hui est un jour de fête. J'ouvre la porte d'entrée, par principe, même si je doute que quelqu'un me rende visite. 

    À ma surprise, un homme entre chez moi. Un homme avec des cheveux gras, mi-longs, une chemise usée et une démarche hésitante. Je ne l'ai pas reconnu tout de suite. J'ai d'abord pensé à mon voisin du rez-de-chaussée qui, nous le savons tous dans le quartier, peine à se nourrir. Chacun pose des restes bien enveloppés sur la grande poubelle d’en face et s'éclipse. Je l'aperçois parfois de ma fenêtre récupérer discrètement les paquets.

    J’ai su qui c’était lorsque le visiteur a caressé un livre de ma bibliothèque, un livre à couverture cartonnée, couleur cuivre. 

    Arthur Rimbaud.

    Le poète découvert dans mon enfance est venu me rendre visite. 

    Il me tend le livre, dont je reconnais le poids. Mes mains le parcourent, le sentent en aveugle, suivent les liserés d'or du dos. C'est là qu'est inscrit le titre. Je laisse faire mes mains. Elle savent découvrir les aspérités des lettres et leurs sons amniotiques, chaque livre est un ventre, comme elles ont su, au temps où j'étais ouvrier, lire l'Afrique sur des billes de bois.

    Une légère odeur monte du papier vieilli. 

    J'ouvre le livre au hasard.

    Le papier des papeteries Grellingen est jauni. Le grain légèrement râpeux. La police est en Garamond.

    Le poème commence par :

    On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.

    − Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,

    Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !

    − On va sous les tilleuls verts de la promenade. (1)

    Je mets en bouche chaque syllabe, respire profondément. Les virgules me sourient. Je goûte la lecture à mon rythme. J'aime quand les sons papillonnent dans ma tête. Parfois l'un d'eux sursaute.

    Les vers qui suivent m'emmènent en balade, moi qui depuis des jours et des jours suis confiné dans mon HLM. “Les tilleuls sentent bon” et “l'air est parfois si doux qu'on ferme la paupière”. 

    Le bon air me fait sourire. 

    Et voilà que j'aperçois un petit chiffon. Ce n'est pas le mien. Le mien a des taches violettes et bleu nuit. Je l'utilise pour nettoyer mes stylos. 

    Le petit chiffon appartient à Rimbaud, il est dans son poème.

    J'invite le poète à s'asseoir à ma table, lui demande comment on fait pour ne pas être sérieux. Il ne dit rien, pointe juste son doigt sur son poème et m'invite à le lire à voix haute.

    Ma gorge se noue. Vais-je le décevoir ? Je connais le personnage, son exigence. Je l'ai longuement rencontré dans la somme écrite par Jean-Jacques Lefrère (2) qui fourmille de détails et qui fait que le poète est un homme.

    Je lui donne le poème

    le lui rends à lui

    et à un autre 

    dans un miroir

    I

     

    On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.

    − Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,

    Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !

    − On va sous les tilleuls verts de la promenade.

     

    Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !

    L’air est parfois si doux, qu’on ferme la paupière ;

    Le vent chargé de bruits, − la ville n’est pas loin, −

    A des parfums de vigne et des parfums de bière…

     

    II

     

    − Voilà qu’on aperçoit un tout petit chiffon

    D’azur sombre, encadré d’une petite branche,

    Piqué d’une mauvaise étoile, qui se fond

    Avec de doux frissons, petite et toute blanche...

     

    Nuit de juin ! Dix-sept ans ! − On se laisse griser.

    La sève est du champagne et vous monte à la tête...

    On divague ; on se sent aux lèvres un baiser

    Qui palpite là, comme une petite bête…

     

    III

     

    Le cœur fou Robinsonne à travers les romans,

    − Lorsque, dans la clarté d’un pâle réverbère,

    Passe une demoiselle aux petits airs charmants,

    Sous l’ombre du faux-col effrayant de son père...

     

    Et, comme elle vous trouve immensément naïf,

    Tout en faisant trotter ses petites bottines,

    Elle se tourne, alerte et d’un mouvement vif...

    − Sur vos lèvres alors meurent les cavatines…

     

    IV

     

    Vous êtes amoureux. Loué jusqu’à mois d’août.

    Vous êtes amoureux. − Vos sonnets La font rire.

    Tous vos amis s’en vont, vous êtes mauvais goût.

    − Puis l’adorée, un soir, a daigné vous écrire !…

     

    − Ce soir-là... − vous rentrez aux cafés éclatants,

    Vous demandez des bocks ou de la limonade...

    − On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans

    Et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade. (1)

     

    (1) Arthur Rimbaud, Roman. 23 septembre 1870 - (2) Jean-Jacques Lefrère, Arthur Rimbaud, Editions Fayard. 2001

    André Cohen-Aknin (AAKC)

    Lettre d'un colporteur-liseur N° 9