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Nos lectures

  • Notre besoin de Rimbaud

    Lettre d'un Colporteur-liseur N°40. André Cohen Aknin (19 avril 2026)
    Auteurs cités : Amadou Lamine Sall, Jude Stéfan, Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Jean-Baptiste Tati-Loutard, Anne Sexton, Arthur Rimbaud, René Char, Blaise Cendrars, Jean Daive, Anne-Marie Albiach, Kerouac, Daniel Régnier-Roux, Sylvain Tesson, Frédéric Musso, Jean-Jacques Lefrère, Jean d'Amérique, Flore-Anne d'Arcimoles, Grégoire Kauffmann


    Il avait le visage des jujubiers 
    Le regard des termitières
    ses pas dessinaient les dunes du Sahara
    sa case était au clair de lune sa cathédrale l'espérance des oasis
    il venait de l'enfance et sa terre était le monde
    il portait des chansons bleues comme les lèvres des filles de Tombouctou
    il jouait avec le vent et les dattes des palmiers
    ses doigts étaient de l'étoffe soyeuse des turbans des chameliers
    ses mains étaient fécondes comme le temps de ses phrases
    sa voix sonore était d'une lune en fête comme
    les savanes d'Afrique savent en être le songe
    il était le griot des veines des princesses nègres
    il était le galop des racines
    il était la marée haute des mots
    il était la maison et le livre des piroguiers
    le poète invincible qui sortit de l'asile la poésie française

    avant la brousse avant les gazelles avant le mange-mil, il avait dansé avec mes ancêtres noirs"(1)

    Ces mots ont été écrits à Charleville en octobre 2008 par le poète sénégalais Amadou Lamine Sall. Son poème "Notre besoin de Rimbaud" est un hymne au "poète invincible qui sortit de l'asile la poésie française", au Rimbaud voyageur dont la terre était le monde, "sa vie fut un voilier voguant sur mer et sur terre à la rencontre de tous les sangs", au Rimbaud africain, à son univers : les collines du Harrar, le désert, les dattiers, la savane, son rêve de richesse et les déesses nègres. 
    En allant à Charleville dans la ville natale de Rimbaud, au pied de sa tombe probablement, Amadou Lamine Sall essaie d'être au plus proche du poète, de le toucher presque. Il a besoin de le "sentir" pour mieux l'accaparer et convertir les mots en grains de sable, pour faire de lui un poète du désert, un poète africain. Il lui parle : 

    "RIMBAUD accepte donc que je te chante que je te danse mes pieds d'entre tes pieds nègres"

    Amadou Lamine Sall nous dit en quelque sorte que c'est par le Rimbaud africain que nous pouvons approcher le Rimbaud poète de dix-sept ans, le Voyant, et non point le contraire, comme c'est souvent le cas. Jude Stéfan (Jacques Dufour) est également de cet avis. Dans son étude sur Rimbaud et Lautréamont(2), il défend qu'il "n'existe pas deux Rimbaud et l'on ne saurait juger le second, dit "africain" du seul point de vue du premier". Selon lui, il vaudrait mieux demander "l'avis de l'individu parvenu à maturité sur ses préoccupations d'adolescents". 

    Cette étude est troublante à bien des égards. J'y reviendrai. Mais pour l'heure je voudrais écarter toute équivoque. Ce n'est pas parce qu'Amadou Lamine Sall est africain qu'il a besoin seulement de "sentir". J'insiste sur ce point, parce que nous avons longtemps été influencés par la vision sur la négritude d'Aimé Césaire et de Léopold Sédar Senghor. Les deux poètes étaient amis, ils ont écrit à une époque où l'on utilisait sans gêne le mot Nègre pour Noir : "Le Nègre a les sens ouverts à tous les contacts, voire aux sollicitations les plus légères. Il sent avant que de voir, il réagit, immédiatement, au contact de l'objet, aux ondes qu'il émet de l'invisible. Il n'est pas œil, il est antenne. C'est sa puissance d'émotion, par quoi il prend connaissance de l'objet. Le Blanc européen tient l'objet à distance ; il le regarde, l'analyse, le tue — du moins le dompte — pour l'utiliser. Le Négro-Africain sent l'objet, en épouse les ondes et les contours puis, dans un acte d'amour, se l'assimile pour le connaître profondément…".(3)
    Ce que conteste le poète brazza-congolais Jean-Baptiste Tati-Loutard : il "n'est pas vrai du tout que le comportement du Noir soit essentiellement celui d'un être émotif, parce qu'avec un système d'éducation différent, nous arrivons à avoir un comportement beaucoup plus rationnel qu’émotif… L’homme se modifie à travers le temps et à travers l’espace".(4)
    J'ajoute qu'un poète qu'il soit d'ici ou d'ailleurs écrit avec son corps. Et quand Amadou Lamine Sall nous parle de Rimbaud, il parle pour nous. Nous lisons avec notre corps.

    "Rimbaud est avec nous
    il est ici il est là non couché mais debout dans nos paroles dans nos mémoires
    il est dans nos silences il est dans le jour il est dans la nuit"…

    Amadou Lamine Sall a un autre mérite. Avec son poème, il ramène Rimbaud dans ces pays du Sud où il a tant bourlingué. En Afrique et plus loin, à Aden, là où le poète souhaitait être enterré. Mais sa mère s'y opposera.

    Rimbaud, encore et encore ! 
    Dans ma lettre précédente, j'ai oublié de signaler qu'Anne Sexton avait emprunté son "Anne, Anne, / fuis sur ton âne…" à Arthur Rimbaud(5). J'ai écrit une lettre d'un colporteur-liseur en 2020(6) consacré au poète où je citais "On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans"(7). J'étais alors persuadé qu'il me suffirait ensuite de donner des extraits de sa poésie de temps à autre. C'était sans compter sur l'effet du poème d'Amadou Lamine Sall. Je n'ai eu de cesse ensuite de replonger dans "Une saison en enfer" et autres poèmes, dans les textes écrits à son propos par René Char, Blaise Cendrars(8), Jean Daive et Anne-Marie Albiach(9), Jude Stéfan, Kerouac, Daniel Régnier-Roux(10), Sylvain Tesson(11), Frédéric Musso(12)… Il y en a tant et tant. J'ai même plongé dans la somme de Jean-Jacques Lefrère(13). Edifiant. C'est clair, je suis pris dans la nasse rimbaldienne.
    Pourtant mon approche de l'écriture de Rimbaud a été tardive. Adolescent, j'étais rebuté par le tintouin qui était fait autour de lui par mes professeurs et mes camarades qui insistaient pour que je lise ses poèmes "révolutionnaires", que je m'extasie devant son “Verbe”, sa "Voyance". Il avait pour eux la puissance de l'astéroïde qui avait tout dévasté à l'époque des dinosaures. La perche était trop grosse. C'était une période où je traînais mon mal-être et rejetais le monde entier, révoltés compris. Les choses changèrent du tout au tout le jour où j'ai eu en main une étude qui interprétait les "Voyelles" de Rimbaud : le A inversé devenait le sexe noir d'une femme ; le E tracé tout en courbes figurait des seins d'une blancheur délicate ; le I rouge, des lèvres pulpeuses... J’entrais avec mes pulsions dans les mots du poète, découvrais son "Alchimie du verbe". "J'inventais la couleur des voyelles ! écrit-il dans Une saison en enfer... Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des rythmes instinctifs, je me flattai d'inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l'autre, à tous les sens... J'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable. Je fixais des vertiges". Que d'assurance ! Il en faut pour embrasser le ciel et la terre.(14)

    Une question s'impose. Pourquoi revenir à Rimbaud en ce début de XXIème siècle, alors qu'il y a tant de poètes à découvrir aujourd'hui ? Tenez, hier, j'entre dans une librairie, je tombe (comme on tombe en pamoison) sur "Rhapsodie"(15) de Jean d'Amérique. Deux écritures se font face page à page - poésie et prose en dialogue - Leurs musiques éclatent au premier regard. Je me laisse emporter, puis très vite, reviens à Rimbaud. Il y a bien une raison à cela, me dis-je. Alors, je me mets à gambader de recueils en études, de documentaires en spectacles. Ce jeune homme aux semelles de vent est toujours une référence. Un talon d'or, comme il en est de l'âge d'or évoqué par René Char(16). De leur côté, Flore-Anne d'Arcimoles et Grégoire Kauffmann nous disent, dans leur documentaire "Arthur Rimbaud, six mois en enfer"(17), qu'il est à la fois une source, un ressort, un prétexte, une référence, un refuge, un aide-mémoire". Ils citent "Le dormeur du Val" : "Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme / sourirait un enfant malade". Ce sourire est une virgule que l'on retrouve d'époque en époque, disent-ils. Anne-Marie Albiach nous parle du Rimbaud voyageur : "il pense toujours à aller plus loin, ce qui fait que c'est quand même le même Rimbaud. Parce qu'il veut partir d'un pays à un autre, il fait des jours, des mois à cheval… Finalement, c'est toujours le mouvement".(18) 
    Quand Rimbaud écrit, bouscule la langue pour qu'elle renaisse, ou qu'il voyage, "finalement, c'est toujours le mouvement". C'est un mouvement vers nous-mêmes, comme un retour à la source, à un idéal, à une quête d'absolu que nous n'avons pas su ou pu atteindre en notre adolescence, ou une façon d'ouvrir d'autres portes. 
    Anne-Marie Albiach dit encore qu'il lui "paraît impossible de rentrer dans Rimbaud. Ce sont des exclamations closes dans Une saison en enfer et dans les Illuminations, des voyances un peu obscures, ce qui fait qu'on se retrouve toujours au point de départ, au début".(19)

    Oui, revenir au début et aller vers un renouveau. 
    J'écarte la référence biblique (une nouvelle Genèse). C'est plutôt une invitation à une nouvelle aventure. J'imagine Rimbaud ne mourant pas à Marseille. Après s'être remis de sa tumeur au genou, il ne retourne pas à Harrar en Abyssinie, mais se dirige droit vers une autre terre lointaine, vers le Pôle Nord, ses grandes étendues aux allures de désert blanc… Et plus de cent ans plus tard, un poète sâme viendrait à son tour à Charleville écrire un poème.

    Amadou Lamine Sall a raison : 
    "Rimbaud venait de l'enfance et sa terre était le monde"
    Notre enfance
    Notre monde.

    André Cohen Aknin
    19 avril 2026
    http://briot-cohenaknin.hautetfort.com

    (1) "Notre besoin de Rimbaud". Amadou Lamine Sall. Dans "120 nuances d'Afrique". Anthologie établie par Bruno Doucey, Nimrod et Christian Poslaniec. Editions Bruno Doucey
    (2) Etude sur Rimbaud et Lautréamont, sous-titrée "Du génie au silence", et rédigée en 1959 par Jacques Dufour (Jude Stéfan) pour son mémoire d'agrégation ". La conclusion titrée "Car la poésie n'est pas une fin" est parue dans la Revue Europe de mars 2023. p.116
    (3) Qu’est-ce que la négritude ? Léopold Sédar Senghor (1967). Études françaises, 3(1), 3-20 https://doi.org/10.7202/036251ar (p.5-6)
    (4) Baptiste Tati-Loutard. "Nouvelle poésie négro-africaine - La parole noire". Poésie 1 - N° 43-44-45. Janv. Juin 1976
    (5) "Ma faim, Anne, Anne, / Fuis sur ton âne…". Arthur Rimbaud, "Les fêtes de la faim" in Poésies. Une saison en enfer. Illuminations, Malakoff : Armand Colin, coll. "Bibliothèque de Cluny"
    (6) Lettre d'un colporteur-liseur N° 10, avril 2020 "J'ouvre la porte"
    (7) Dans le poème "Roman", 23-9-1870. Arthur Rimbaud
    (8) Extrait de la lettre dédicatoire à son premier éditeur. Blaise Cendrars
    (9) "Rimbaud, Poste Restante". Entretien de Jean Daive avec Anne-Marie Albiach. Revue Europe n° 1139 – Anne-Marie Albiach – Louis Zukofsky – mars 2024
    (10) "Je suis… Arthur Rimbaud". Daniel Régnier-Roux. Jacques André Editeur. Collection dirigée par J.Paul Chich
    (11) "Un été avec Rimbaud". Sylvain Tesson. Edition France Inter - Equateurs parallèles
    (12) "Arthur Rimbaud". Frédéric Musso. Editions Pierre Charron.  Collection "Les Géants"
    (13) "Arthur Rimbaud". Jean-Jacques Lefrère, Editions Fayard. 2001
    (14) Ce paragraphe est extrait de mon roman "Je descends juste de la bascule". Inédit
    (15) "Rhapsodie" de Jean d'Amérique. Cheyne Editeur
    (16) "Arthur Rimbaud. Dans "Grands astreignants ou la conversation souveraine". René Char, Œuvres complètes. Editions Gallimard. Bibliothèque de la Pléiade. p.733
    (17) Documentaire réalisé par Flore-Anne d'Arcimoles. Écrit par Flore-Anne d'Arcimoles, Grégoire Kauffmann. 2025
    (18) "Rimbaud, Poste Restante". Op. Cit.
    (19) "Rimbaud, Poste Restante". Op. Cit

  • Le souffle d'une poétesse en terre drômoise

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    La forêt habite ma chambre Editions Marsa productions

    "Dans notre maison sur la colline
    un jardin étoile se dessine sous nos pieds
    Nous mêlons terre lorraine et africaine
    Le grand chêne rassemble enfants et amis" 

    Des collines ardéchoises au désert algérien, en passant par les forêts lorraines, la poétesse nous fait entrer en résonance directe avec les éléments naturels, ses voyages, ses amours, ses deuils qui composent sa propre histoire de vie et par sa voie et sa voix, elle  touche cette force vitale qui est dans le cœur de chacun. Comme l'écrit André Cohen Aknin dans la préface : Il ne tient qu'à nous d'étirer ses textes pour y tracer son propre chemin. Il écrit aussi qu'elle est un arbre qui marche. Elle est connectée au mouvement perpétuel, qu'elle nomme la source. Pour elle, Le poème est une énergie qui appartient à tous les êtres et à toutes les choses du monde, qui leur permet de se connecter entre eux… La poésie est sa manière de vivre, de rester connectée à la sève même de l'arbre avec lequel elle entretient un rapport étroit. 
    Extrait de l'article paru le 12 février 2026 dans La Tribune de Montélimar
    Jessica Roy

    Annonce pour 2 lectures de "La forêt habite ma chambre", le 21 février à 17h à l'atelier du Chouchalout aux Pilles, près de Nyons et le 26 février à 19h à la Librairie des Cordeliers à Romans-sur-Isère

  • Livre sur table

    Lettre d'un colporteur-liseur N°39
    "Livre sur table" de André Cohen Aknin (16 mars 26)
    Les poètes cités sont : Anne Sexton, Pablo Neruda, Allen Ginsberg, Forough Farrokhzâd, Serhiy Zhadan, Tuvya Ruebner, Ziad Medoukh  

    "Aujourd'hui les corbeaux jouent au blackjack sur le stéthoscope"

    nous dit Anne Sexton dans son poème "Fuis sur ton âne". C'est un peu ce que nous vivons avec les chaînes d'info. Journaliste et intervenants auscultent le monde, prenant parfois un ton de chroniqueur sportif pour captiver leur hypothétique auditoire cathodique. 

    Il y a des cerveaux qui pourrissent ici
    telles des bananes noires.
    Des cœurs sont devenus aussi plats que des assiettes.
    Anne, Anne,
    fuis sur ton âne, 
    fuis cet hôtel triste,
    monte une bête poilue,
    galope en reculons en appuyant 
    tes fesses sur son garrot,
    adapte-toi d'une manière ou d'une autre à son trot gauche… (1)

    Anne Sexton est une poète américaine des années soixante qui a été internée en hôpital psychiatrique, son "hôtel triste". Heureusement, "De la pulsion de la mort jaillit l’énergie créatrice", nous dit Patricia Godi dans la préface des Œuvres poétiques (1960-1969) de la poète, "depuis l’hôpital où la patiente est sauvée doublement par la parole : celle de la psychothérapie poursuivie tout au long de sa vie, et celle de la poésie qui ne la quittera plus."
    "Anne, Anne / Fuis sur ton âne". 
    L'âne d'Anne Sexton est une peluche(2). Ce qu'on aimerait que nos dirigeants jouent à la guerre avec des peluches ou des soldats de plomb ! Pour ce qui est de la psychothérapie, autrement dit la parole authentique, l'échange, ça ne semble pas leur correspondre, "chacun parle à sa bouche" nous dit Anne Sexton. Elle évoque ailleurs l'aphorisme de Francis Scott Fitzgerald : "Toute vie est bien entendu un processus de démolition"(3). 
    Heureusement, il y a la poésie. Une poésie qui s'ancre dans le réel qui nous dépasse.

    Un livre était en évidence sur le bureau du Président E.M lors de sa déclaration début mars, une anthologie de la poésie de Pablo Neruda "Résidence sur la terre"(4). Je ne commenterai pas l'emplacement du marque-page, d'autres s'en sont chargé. Je me suis juste réjoui de la présence d'un livre de poésie en pareille circonstance. J'ai même pensé qu'il allait nous en lire un extrait et qu'il allait proposer, pourquoi pas, aux autres dirigeants de la planète de s'envoyer des poèmes plutôt que des bombes !
    Pierre dans la pierre, où est allé l'homme ?
    Air dans l'air où est allé l'homme ?
    Tendre le temps, où est allé l'homme ?
    Qu'est devenue la parcelle brisée 
    de l'homme inachevé, de l'aigle vide, 
    qui, dans les rues d'aujourd'hui, qui, sur les traces
    qui, sur les feuilles de l'automne mort
    tourmente l'âme jusqu'à la mort ? (5)
    Que pourrait twitter le président états-unien D.T ? Le "Post-scriptum" de Howl de Ginsberg ? S'aventurer dans des textes qui ne conviennent pas a priori offre parfois des solutions. 
    Le monde est sacré ! L'âme est sacrée ! La peau est sacrée ! Le nez est sacré ! La langue et la queue et la main et l'anus sacrés !
    Tout est sacré ! tout le monde est sacré ! partout est sacré ! toute journée est dans l'éternité ! Tout homme est un ange ! (6)
    L'Ukrainien V.Z lui ferait remarquer que "Le monde déborde de musique et de feu". Il cite Serhiy Zhadan, qui ajoute :
    Dans l’obscurité, s’élèvent les voix de poissons volants et d’animaux chanteurs.
    Depuis, presque tous ceux qui s’étaient mariés sont morts.
    Depuis, les parents des gens de mon âge sont morts…
    Le ciel se déploie, amer comme dans les romans de Gogol. (7)
    Le nouveau guide suprême iranien M.K enverrait un poème de Forough Farrokhzâd :
    La vie, c’est peut-être
    Cet instant captif
    Où mon regard s’anéantit dans la pupille de tes yeux (8)
    Quant au Russe V.P, il resterait sur sa position, du moins au début, avec son poète préféré Mikhaïl Lermontov :
    Le temps viendra où toi-même apprendras
    La vie guerrière ;
    Et, hardiment, tu monteras ton cheval
    Et prendras les armes.
    Moi-même ta selle de combat
    Je la broderai de soie... (9)
    L'Israélien B.N se jetterait dans la danse, poussé par des poètes comme Tuvya Ruebner :
    Ce n’est pas ce que nous voulions, non, pas ce que nous voulions.
    Que sommes-nous sans eux et pour quoi ?
    Ce n’est pas ainsi que nous pensions, que nous voulions, non,
    pas ce que nous voulions
    qu’ainsi la terre dévore. (10)
    Ce à quoi le Palestinien M.A, répondrait avec la voix de Ziad Medoukh :
    La joie vient toujours après la peine,
    Le soleil brille après la nuit sombre,
    Gaza sera heureuse, Gaza sera brillante,
    Gaza sera libre, Gaza vivra en paix (11)
    Et cætera… 

    Reste que si les dirigeants demeuraient dans leur coin, leurs conseillers finiraient par leur suggérer un poème plutôt qu'un autre et ils retomberaient dans leurs travers. Il faut de l'instantané si l'on veut que ça bouge. Je suggère pour ce faire de les regrouper de manière aléatoire dans des hôpitaux psychiatriques pour des séjours courts et intenses. Leur pulsion de mort pourrait ainsi se transformer en énergie créatrice. Ce que dit Patricia Godi à propos d'Anne Sexton nous concerne tous, n'est-ce pas ? La poète était en hôpital psychiatrique, c'est donc là que ça marche. La thérapie consisterait en des joutes poétiques diurnes et nocturnes. Les dirigeants de la planète s'adresseraient des poèmes, à la manière de poètes-performeurs où la langue est étirée, déchirée par endroits, pour offrir à celui qui écoute un passage possible ; ou simplement à plat, respectant de cette façon le rythme de chacun. Pour ce qui est des langues étrangères, pas de limites, la vibration de la poésie parle d'elle-même, elle est notre voix(e) commune… J'ai découvert dernièrement que dans le désert du Sahara, Eberzeouêl ägg Äzebbedah, des Kel-Ghela, répondit par un poème à Äbekkeda äg Kelâla, des Oûraghen, qui discréditait par un poème le parti de la paix après le combat d'Oudjmîden. 
    "En quoi la paix t'est-elle insupportable ?
     Toute paix qui se conclut sans contrainte et sans injustice est douce"(12)

    Si le besoin de jouer des muscles devenait inévitable, je conseillerais la lutte sénégalaise (on dit "làmb" en wolof et "njom" en sérère, on parle aussi de lutte mandingue), à cause de ses dimensions bestiale et mystique. Elle se pratique sous la protection de marabouts, avec un cérémonial de danses et de chants. Les lutteurs sont couverts de multiples mixtures. J'imagine fort bien nos dirigeants couverts d'onguents et de plumes… Il y a aussi la lutte japonaise, mais je ne vois pas notre Président E.M en lutteur de sumo.

    André Cohen Aknin 
    16 mars 26

    L'idée de cette lettre a surgi, alors que je me préparais à une petite intervention chirurgicale (rien de grave). J'étais dans une salle d'attente en compagnie d'une dizaine de personnes, hommes et femmes, l'air grave, en chemises chirurgicales et charlottes sur le crâne strictement identiques. La télévision projetait sur plusieurs écrans notre Président de la République sur son porte-avions. On se serait cru dans un film de science-fiction. En sortant de là, j’avais besoin de me divertir.
    J'ai une pensée pour ceux et celles qui reçoivent les bombes en vrai. Cette lettre leur est dédiée.

     

    (1) Extrait de Tu vis ou tu meurs. Anne Sexton. Œuvres poétiques (1960-1969). Traduit par Sabine Huynh. Préface de Patricia Godi. Editions "des femmes-Antoinette Fouque" 
    (2) "Lettre d'adieu"- Tu vis ou tu meurs. Anne Sexton
    (3) La fêlure. Folio Gallimard. Rapporté par Patricia Godi
    (4) Résider sur la Terre, une anthologie qui regroupe une partie de l'œuvre de Pablo Neruda, publiée dans la collection Quarto des éditions Gallimard en 2023
    (5) Pablo Neruda, par Jean Marcenac. Poètes d'aujourd'hui, Seghers Editeur
    (6) Allen Ginsberg. Howl.  Christian Bourgois Editeur
    (7) https://www.recoursaupoeme.fr/6-poetes-ukrainiens/
    (8) https://arbrealettres.wordpress.com/2025/03/29/une-autre-naissance-forough-farrokhzad/
    (9) 1814-1841. "Une berceuse cosaque". 
    (10) https://www.recoursaupoeme.fr/vingt-ans-de-poesie-israelienne-engagee/
    (11) Extrait du poème "Gaza espère". Poèmes d'espoir dans la douleur. Ziad Medoukh. Scribest Editions. 
    (12) Dominique Casajus, "Art poétique et art de la guerre dans l'ancien monde touareg". Article paru dans la revue L’Homme, N°146, 1998

  • Salon du livre à Chomérac

    5 avril 2025. 
    Premier Salon du livre de Chomérac organisé par Marie-Jo Volle et Christine Bénéfice, avec la présence de Caroline Thivel, la fille d'Alain Borne qui a publié La fille de l'autre, récit de son enquête pour confirmer sa filiation qu'elle a connue tardivement
    Avec une quinzaine d'auteurs de la région, nous présentons nos livres à la Condamine, lieu plein de charme en ce début de printemps.
    Nous donnons aussi notre lecture : Alain Borne. De l'autre côté du miroir. Plonger dans son monde et une époque, faire entendre sa vibration qui vient jusqu'à nous. Sa voix demeure vivante, en écho à son souhait de laisser après lui une sorte de feuillage / pour que des yeux voyant mon petit automne / se demandent s'il reste un peu de sève dans l'arbre. Il ne voulait, disait-il, que chanter l'amour, la mort et l'homme dans sa misère et sa grandeur.
    Relier Alain Borne à Caroline Thivel, c'est relier ce qui ne l'a pas été en son temps.
    En la circonstance, nous a rejoints Maël Vincensini, la petite-fille du poète ardéchois qui est écrivaine. Pour moi, c'est aussi retrouver un peu de la ferveur des rencontres de Chomérac des années 78 - 85. Elles étaient organisées par l'ami d'Alain Borne, Paul Vincensini, disparu en 1985. Il ne cessait d'inviter tout un chacun à vivre en poésie.
    C'est à Chomérac en particulier que mes poèmes ont pris racine avec l'amitié de Paul et de Guillevic. Mon premier recueil a pour titre Basalte publié chez Guy Chambelland, présent à l'une de ces rencontres ; il a la teneur de cette pierre nourrie du feu des entrailles de la terre. 
    La poésie emprunte des chemins sinueux pour se faire entendre. Elle est parfois rivière souterraine et resurgit en ignorant la chronologie, simplement parce qu'elle est pouvoir de vie.

    Geneviève

  • De l'autre coté du miroir. Alain Borne, poète

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    Lecture à la Médiathèque de Montélimar le 14 novembre 2024
    Un poète célébré pour les uns, demeuré inconnu pour d'autres. Cette lecture n'était pas une commémoration mais une fleur qui perce la neige du temps. Faire entendre la poésie de celui qui, de son propre aveu, ne pouvait s'éprendre que de l'impossible, et pour qui seule la poésie est vie, le reste est subsistance. 
    Notre souhait, à nous les colporteurs-liseurs, est de faire rayonner la beauté des vers d'Alain Borne, leur luminosité. A travers les mots coule une musique qui est aussi le sang de l'amour. Nous faisions entendre un homme généreux et tourmenté qui voulait être reconnu dans sa réalité profonde, hors des modes et des conventions. Le poète, éternel amoureux de la femme et avide d'absolu se heurtait à la mort. Alors il avait choisi de chanter aussi le néant.
    Le rêve d'Alain Borne était que sa poésie demeure : Je sais que ce pont frêle peut-être ne sera pas emporté par les eaux…
    Il y avait tout lieu de répondre au poète trop tôt disparu que sa poésie continue à vibrer, doublement puisque ses deux filles Béatrice et Caroline étaient présentes et que l'une d'elles écrit. Notre lecture précédait la présentation à la Nouvelle Librairie Baume de "La fille de l'autre" (Edit Plon) que Caroline Thivel venait de publier à propos de leur filiation.
    Remonter le temps avec quelques Montiliens qui évoquèrent la vie provinciale des années 50 où s'épanouit l'histoire d'amour d'Alain avec Marie, la mère de Béatrice et de Caroline. Cette histoire hors mariage avait scandalisé quelques esprits chagrins.
    Ce soir-là, la poésie était amour : Tu me brûlais de loin / tantôt tu étais d'or / tantôt de miel tantôt de lait / tu étais la rosée / doublant de transparence l'aubépine
    Ce soir-là, la poésie était vibration, ferveur et le public y prenait toute sa place. 

    Nous avons présenté cette lecture à l'Atelier du Hanneton à Charpey le 22 décembre, lors des Ateliers en fête. La même lecture dans un autre lieu devenait toute autre. Le public découvrait le poète et l'atmosphère était moins propice à l'émotion. La contrebasse de Maxime en intro initiait une certaine gravité qui n'excluait pas des éclats d'humour et de fantaisie propres au poète. Notre démarche état de montrer Alain Borne dans sa complexité, dans son humanité, pas de le limiter aux thèmes de l'amour et de la mort, comme il est souvent présenté.

    Prochaine lecture de De l'autre coté du miroir : le 23 janvier 2025, lors de La Nuit de la lecture au Broc'café à Espeluche dans la Drôme. Nous la donnerons sur un autre ton, un peu plus comme une conversation. Il y a tellement de façons de partager ce que l'on aime.

    Geneviève

  • Soirée Alain Borne et Caroline Thivel

    Chers tous,
    Nous vous invitons à notre prochaine lecture de la poésie d'Alain Borne

    “De l’autre côté du miroir”

    En quête d’amour, Alain Borne savait la fêlure qui était en lui, que nous avons tous. 
    Seule la poésie lui permettait d’avoir les yeux ouverts, de l’autre côté du miroir.

    À la Médiathèque de Montélimar 
    le 14 novembre à 18h

    L’accès est libre
    Nous serions ravis de vous y retrouver.

    Vous savez notre attachement pour le poète Alain Borne. Nous donnons ses textes depuis le début des années 80. Nous nous appelions alors Toujours & Jamais. Il y eut le cheminement de Geneviève avec Paul Vincensini, qui a été l’ami du poète, une exposition, une émission de radio, des lectures ensemble, parfois musicales 1998, 2000, 2015. Il y a aussi le compagnonnage avec la Médiathèque de Montélimar. Avec cette lecture nous renouvelons notre approche du poète. Le livre de Caroline Thivel « La fille de l’autre », paru aux Editions Plon, en a été le déclencheur. 

    Les Colporteurs-liseurs Geneviève Briot et André Cohen Aknin
    et l'association Bleu 31

    Nous vous invitons ensuite à la Librairie Baume à 19h pour rencontrer Caroline Thivel qui a découvert tardivement sa filiation avec le poète. Nous assistons à sa quête du père, à ses doutes et à son besoin de tirer ses origines au clair. Son livre nous tient en haleine.

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  • Poésie-musique au jardin

     

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    Le dimanche 4 juillet 2023, chez Anne-Marie et Philippe à Grillon dans la Drôme, les amis se rassemblaient pour écouter un quatuor de saxophones d’abord.
    Puis ce fut le tour du duo M'Diam de Dominique et Laure, avec la participation de Geneviève pour un programme de poésies, chansons et musiques, à partir d’Un caillou qui pense oiseau, un recueil de G.Briot : 
    “Le cri de la chouette
    lueur coulée dans le noir
    rivière autour de mon cou
    Souviens-toi que tu es lumière
    et que tu retourneras à la lumière”
    Ce fut un moment de convivialité et de partage.

  • Celle qui parle aux corbeaux

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    de Melissa Lucashenko 
    Collection "Voix autochtones" Editions du Seuil
     
    Envie de partager ce moment de lecture qui nous emmène en Australie. Premier livre de cette écrivaine traduit en français par David Fauquemberg.
    "Celle qui parle aux corbeaux" de Melissa Lucashenko  est un roman australien, une histoire d'aujourd'hui qui garde trace des oppressions du passé. L'histoire se situe au XXIe siècle dans la lignée du XVIIIe lorsque les Anglais déclarèrent cette terre australe inhabitée et l'accaparèrent. Les rencontres entre les populations autochtones et les colons ne pouvaient être qu'antagonistes. Les aborigènes vivaient de chasse et de pêche, ils se servaient dans la nature sans rien posséder ; ils n'avaient pas la notion de propriété.
    La question est "Comment évolue  une société issue d'une colonisation" ?
     
    Kerry Salter, une jeune femme aborigène, traite les blancs de "sauvagesnormauxblancs" et n'entend pas s'en laisser conter. Tout en revendiquant son droit à une vie moderne à Brisbane, elle ne peut pas se désolidariser de sa famille qui vit dans le bush. À l'occasion du décès de son grand-père, elle va défendre leur terre, sacrée depuis la révolte d'Ava, une ancêtre, figure tutélaire de leur clan. Elle parle aux corbeaux, son neveu se rêve en baleine, tout un monde !
    Le ton virulent est courant chez cette famille, les Salter, une famille burlesque qui dissimule sous des invectives une affection indélébile. Les retrouvailles sont  houleuses et mettent au jour un secret.
     
    À vrai dire, il n'y a pas rivalité entre aborigènes et blancs, car il y a eu du métissage. Il y a ceux qui revendiquent leur origine aborigène et ceux qui tentent de la dissimuler. Et voilà que notre héroïne aux réflexes anti-blancs tombe amoureuse d'un jeune sportif blanc ! La vie se joue des appartenances figées, semble nous dire l'écrivaine.
     
    Dans une langue proche de l'oralité, violence et générosité traversent ce texte. Le lecteur est mené de rebondissement en rebondissement dans une vie tumultueuse jusqu’à une fin qu’on n’imaginait pas.
    On est tenu en haleine et c’est tout un univers qui nous est révélé dans son présent et ses racines.
     
    Geneviève

  • "Écrire est un caillou qui veille" par le duo M'Diam à Lascours

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    Dominique Divrechy et Laure de Matharel ont composé une lecture musicale à partir de cette phrase du recueil "Un caillou qui pense oiseau" de Geneviève Briot.
    M'Diam veut dire en langue peule "eau". Diam seul veut dire "paix".
    Elles ont donné ce récital dans mon salon le 13 mai 2023 devant une vingtaine de personnes en présence de l'auteure. 
    La kora de Laure égrenait ses gouttes de musique pour accompagner Dominique à la voix parlée ou chantée.
    Elles avaient choisi d'élargir l'univers poétique de "Un caillou qui pense oiseau" avec des textes d'autres poètes, Christian Bobin, Monique Domergue, Andrée Chedid, Hélène Cadou, Gaëlle Josse, Alain Borne, François Cheng. Des chansons d'Anne Sylvestre et de Michel Legrand entraient en résonance. Le waterphone de Laure prolongeait l'écoute sur des ondes aquatiques. 
    Toutes deux ont souvenir de l'Afrique où elles ont vécu ; venues de son enfance là-bas, Dominique a improvisé des mélopées qui ont fasciné l'auditoire.
    Geneviève Briot participait à la lecture. Dans le poème L'orée du bois, elle parle d'ourler sa vie côté forêt / de se tenir à la lisière d'une nature indomptée.
    Un moment magique, une bouffée d'air pur, diront les spectateurs émus, au cours de l'apéritif qui a suivi.
    Naïs