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02/12/2014

Atelier "voix et poésie" au lycée

Voix posée, claire, douce, éclatante, harmonieuse, rauque… Chacun de nous a un timbre différent qui nous identifie aussi bien qu'un visage. Cette voix qui porte le langage, qui voyage sur les ondes, qui fascine ou inquiète est impalpable et tellement vivante. Porteuse d'informations, d'émotions. Lien entre les êtres.

En novembre, nous étions au lycée Alain Borne à Montélimar pour animer un atelier "voix et poésie" avec des élèves de seconde, à la demande de Martine Français documentaliste et de professeurs de lettres. Notre but était de faire prendre conscience aux jeunes de ce qui entre en action dans le fait de parler. Faire vibrer l'instrument de la parole par une bonne position du corps, par la respiration, par l'articulation. Maîtriser le souffle pour lire, pour s'exprimer à voix haute, pour dire la poésie.

Les élèves de ces deux classes de seconde ont manifesté un intérêt réel pour cet entraînement. "La parole est à moitié à celui qui la donne, la moitié à celui qui la reçoit", disait Montaigne. Autrement dit, ce n'est pas ce que l'on dit qui est important, mais ce qui est entendu.

Après des exercices d'échauffement, on en vient à lire un poème ensemble et chaque voix côtoie celle des autres en résonnance, les timbres se répondent, se fondent. Harmonie. Cette diction introduit d'une manière sensorielle la compréhension du poème, par sa mélodie, son rythme.

 J.M.G Le Clézio parle du "langage beauté où nous n'agissons plus, mais c'est nous qui sommes devenus les verbes et les noms. Celui qui a commencé à parler maintenant dans le poème, ouvre l'étendue de l'océan, sous le ciel, trace le cercle de l'horizon…"

 Dans un deuxième temps, les élèves ont pu individuellement donner un texte de leur choix.

"Il est temps de lever sa voix comme une mèche sur une lampe", écrivait le poète Alain Borne.

 Ce travail ouvre la voie aux festivités 2015 qui célébrera le centenaire de la naissance du poète montilien initiée par la médiathèque de Montélimar. Certains élèves présenteront à cette occasion un choix de poésies d'Alain Borne.

 André et Geneviève

27/10/2014

Lire Philippe Jaccottet

philippe jaccottet,beauregard,andré du bouchet,montale,grignan,drôme,suisse,florence,geneviève briot,bleu 31Lire Philippe Jaccottet, c'est faire une promenade dans la nature et se laisser surprendre par une fleur, un nuage, une lueur, mais c'est bien plus qu'être intensément là dans le moment présent ; c'est faire une plongée dans le passé, c'est rencontrer au même instant la vie et la mort ; c'est saisir des éclats d'une vie intérieure, des correspondances avec des souvenirs, des lectures, des musiques, des peintures, des mots magnifiés. Sous une apparente simplicité, le poète donne une vision picturale qui unit émotions et couleurs. Et toujours, ce tremblement de l'écriture produit par les hésitations, l'approche toujours insatisfaite entre ce qui est dit et ce qui se dérobe.

Je pourrais évoquer des mots que nous avons aimé lire en public : l'heureux brouillard des amandiers de "À travers un verger", le travail du poète qui est de veiller comme un berger et d'appeler tout ce qui risque de se perdre s'il s'endort. J'aimerais dire mon émotion à la lecture de "Truinas" écrit à propos des obsèques de André du Bouchet où Philippe Jaccottet exprime la merveille extrême, celle capable de susciter, paradoxalement sinon scandaleusement une espèce de joie sourde, timide et pourtant puissante…

Mais j'ai choisi d'évoquer "Beauregard" que je viens de relire :

C'est toute la fascination du mot qui nous est donnée à voir. Beauregard, village perdu, presque un hameau : "… on allume les lampes et cela aide, tandis que le vert des prairies et des forêts devient comme de l'encre ou presque, s'imprègne de nuit ; et qu'à l'inverse, une dernière fois avant la nuit, flamboie l'entaille de la carrière, à croire qu'on avait allumé là-bas un grand brasier rose qui semble sourdre de la terre elle-même - et c'est aussi un verre de lumière à boire, un verre de soleil couchant."

Ce Beauregard, tout à fait drômois, le mène à un lieu-dit près de sa ville natale : "… quand on disait ce mot on faisait tinter une cloche justement pour accéder à quelque lieu inconnu… Oui ce mot tintait comme un instrument de métal frappé par un marteau - et dont le retentissement, maintenant que j'y songe après tant d'années, n'était pas sans analogie avec celui (qu'on imagine) d'un gong dans la cour d'un temple d'Asie ou celui des sonnailles d'un troupeau qu'on entend avant de le voir … et le son clair se répand, vient à vous à travers la distance elle-même absolument claire, c'est l'air lui-même qui tinte et vibre, l'air tout à fait invisible des hauteurs qui semble s'ouvrir à son passage - tandis que les montagnes s'élèvent immobiles, à distance les unes des autres, comme des beffrois."

Beauregard entraîne ensuite Philippe Jaccottet vers "Tempi di Bellosguardo", un poème de Montale, l'évocation d'un quartier de Florence puis d'une personne assise en retrait dans l'ombre : "on voit alors ses yeux saturés de la lumière du monde sur lesquels rapidement les paupières se baissent pour ne laisser filtrer qu'un désir de tendresse ou de long sommeil."

Philippe Jaccottet est né en Suisse et vit à Grignan dans la Drôme.

Geneviève

 

27/09/2014

Quand 1 + 1 font 4 et peut-être plus

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Un auteur et un typographe. Le premier est à un pupitre, le second, en blouse, à une machine à imprimer.

L'un met en bouche des textes de l'Atelier du Hanneton, joue avec les sonorités. L'autre préconise de couvrir le ventre des vaches avec des lettres pour imprimer les prairies, de laisser les enfants jongler avec des caractères comme on le fait avec des osselets, d'apprendre aux arbres et aux chiens à parler le tozoubohu.

Puis ils parlent de poésie, d'écriture, d'impression. Ils évoquent la fabrication des livres à l'atelier dans la fumée du poêle, les séances de remue-méninges dans l'arôme d'un thé aux épices. Il est question de la place du texte sur la page, de la qualité du papier, de la résonance et des silences qui environnent les mots. Quand ils abordent le recueil "Le sourire de l'absente", on entend un extrait du texte, ses couleurs, sa sonorité et le chant qui l'accompagne.

L'un s'imprègne de l'univers de l'autre, si bien qu'ils découvrent et nous livrent d'autres facettes de leur personnalité. 

André Cohen Aknin et Stéphane Landois présenteront leur rencontre insolite à la bibliothèque de Charpey (26300) le 4 octobre à 15h

Avec le soutien de la Médiathèque départementale de la Drôme.   04 75 78 41 90

28/08/2014

Sourire "petite pomme"


P1190275.JPGL'été est parfois le temps des relectures. Ce fut en juillet, pour moi la relecture du "Testament français" d'Andreï Makine.

La langue française de la grand-mère maternelle de l'auteur est au cœur du roman. Les récits de l'aïeule ont éveillé chez l'enfant russe tout un imaginaire. La France était pour lui une Atlantide. À travers des photos anciennes, il construit un monde. Le livre démarre sur l'évocation d'une expression insolite : "petite pomme". 

"Encore enfant, je devinais que ce sourire très singulier représentait pour chaque femme une étrange petite victoire. Oui une éphémère victoire sur les espoirs déçus, sur la grossièreté des hommes, sur la rareté des choses, belles et vraies de ce monde…

Ces femmes savaient que pour être belles, il fallait quelques secondes avant que le flash ne les aveugle prononcer ces mystérieuses syllabes françaises dont peu connaissaient le sens : "pe-ti-te-pomme". Comme par enchantement, la bouche au lieu de s'étirer dans une béatitude enjouée ou de se crisper dans un rictus anxieux, formait ce gracieux arrondi. Le visage tout entier en demeurait transfiguré. Les sourcils s'arquaient légèrement, l'ovale des joues s'allongeait. On disait "petite pomme" et l'ombre d'une douceur lointaine et rêveuse voilait le regard, affinait les traits, laissait planer sur le cliché la lumière tamisée des jours anciens.

Une telle magie photographique avait conquis la confiance des femmes les plus diverses."

Bien entendu, au cours de l'été dans nos retrouvailles familiales et amicales, nous avons adopté le sourire "petite pomme".

Essayez-le !

Geneviève 

 

05/07/2014

Silence !

Voici ce que j'avais projet de lire en préambule lors de la table ronde "dire avec la voix, dire avec la plume" des "27 heures chrono" Baz'Art des Mots (2014). Faute de temps, le débat n'eut pas lieu. Ce n'est que partie remise, j'espère. On me demandait un avis tranché. Le voici :

 Je pense que dans ce monde où l'actualité nous parvient comme un tourbillon, nous manquons cruellement de silence.

Le silence appartient au processus de la parole comme il appartient à la musique. Indispensable.

On peut comparer le silence au vide de l'univers, la voix aux étoiles et aux planètes. Le silence est un immense champ de découverte. Il est un renouvellement de la parole pour qu'elle devienne audible. 

Parole et silence semblent des contraires, alors que l'un possède l'autre comme le Yang et le Yin sont réunis en chaque partie du corps, en chaque chose. Le lien est constant. Un peu comme au théâtre où les "contraires" provoquent le mouvement. Rien n'est statique, rien n'est acquis. Un peu aussi comme la décroissance, dont on parle aujourd'hui, qui n'est pas la négation de la croissance mais son renouvellement. Le silence est source de renouveau pour la parole parlée et écrite. Donner un sens à l'un donne un sens à l'autre.

 Le silence comme viatique à la fête, à la pleine possession du corps. C'est aussi un temps où l'on apprend à parler avec la voix de la terre.

Le silence comme époux de la parole. "La poésie, ce sont les noces de la paroles et du silence", nous dit Guillevic.

 Transversalité de la parole et du silence, comme oralité et écriture, corps, espaces, matières. Des lieux sans frontières.

 Je propose de fomenter des silences, jusqu'à l'insurrection ! Créons des brigades de silence !

 Le silence comme un rêve de l'autre. Aucune rencontre n’est anodine. C’est “l’autre” qui te métamorphose. Aller à sa rencontre, c’est aussi aller à la rencontre de soi, trouver la source d’une renaissance, inventer le temps qui reste.

Offrons-nous ces moments. Partageons-les comme on partage un repas. D'autres paroles viendront ensuite, naturellement.

Jusqu'à la débandade. 

Aux mots du poète Alain Borne "Je pense que tout est fini qui retenait la toile / Je pense qu'il reste dorénavant surtout à mourir". Ce qui, ici, retient la toile est pour moi le silence. Je préfère ceux pleins de vie et de fougue de Blaise Cendrars "Quand je pense, je suis un animal en rut qui se vautre la verge haute stupide vers le futur. Quand je pense, je suis la débandade effrayée des sons d'une symphonie, la débandade de l'harmonie et du silence".

Je termine ce préambule avec Philippe Jaccottet : "Le travail du poète est de veiller comme un berger et d'appeler tout ce qui risque de se perdre s'il s'endort".

André Cohen Aknin, juin 2014