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  • Notre besoin de Rimbaud

    Lettre d'un Colporteur-liseur N°40. André Cohen Aknin (19 avril 2026)
    Auteurs cités : Amadou Lamine Sall, Jude Stéfan, Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Jean-Baptiste Tati-Loutard, Anne Sexton, Arthur Rimbaud, René Char, Blaise Cendrars, Jean Daive, Anne-Marie Albiach, Kerouac, Daniel Régnier-Roux, Sylvain Tesson, Frédéric Musso, Jean-Jacques Lefrère, Jean d'Amérique, Flore-Anne d'Arcimoles, Grégoire Kauffmann


    Il avait le visage des jujubiers 
    Le regard des termitières
    ses pas dessinaient les dunes du Sahara
    sa case était au clair de lune sa cathédrale l'espérance des oasis
    il venait de l'enfance et sa terre était le monde
    il portait des chansons bleues comme les lèvres des filles de Tombouctou
    il jouait avec le vent et les dattes des palmiers
    ses doigts étaient de l'étoffe soyeuse des turbans des chameliers
    ses mains étaient fécondes comme le temps de ses phrases
    sa voix sonore était d'une lune en fête comme
    les savanes d'Afrique savent en être le songe
    il était le griot des veines des princesses nègres
    il était le galop des racines
    il était la marée haute des mots
    il était la maison et le livre des piroguiers
    le poète invincible qui sortit de l'asile la poésie française

    avant la brousse avant les gazelles avant le mange-mil, il avait dansé avec mes ancêtres noirs"(1)

    Ces mots ont été écrits à Charleville en octobre 2008 par le poète sénégalais Amadou Lamine Sall. Son poème "Notre besoin de Rimbaud" est un hymne au "poète invincible qui sortit de l'asile la poésie française", au Rimbaud voyageur dont la terre était le monde, "sa vie fut un voilier voguant sur mer et sur terre à la rencontre de tous les sangs", au Rimbaud africain, à son univers : les collines du Harrar, le désert, les dattiers, la savane, son rêve de richesse et les déesses nègres. 
    En allant à Charleville dans la ville natale de Rimbaud, au pied de sa tombe probablement, Amadou Lamine Sall essaie d'être au plus proche du poète, de le toucher presque. Il a besoin de le "sentir" pour mieux l'accaparer et convertir les mots en grains de sable, pour faire de lui un poète du désert, un poète africain. Il lui parle : 

    "RIMBAUD accepte donc que je te chante que je te danse mes pieds d'entre tes pieds nègres"

    Amadou Lamine Sall nous dit en quelque sorte que c'est par le Rimbaud africain que nous pouvons approcher le Rimbaud poète de dix-sept ans, le Voyant, et non point le contraire, comme c'est souvent le cas. Jude Stéfan (Jacques Dufour) est également de cet avis. Dans son étude sur Rimbaud et Lautréamont(2), il défend qu'il "n'existe pas deux Rimbaud et l'on ne saurait juger le second, dit "africain" du seul point de vue du premier". Selon lui, il vaudrait mieux demander "l'avis de l'individu parvenu à maturité sur ses préoccupations d'adolescents". 

    Cette étude est troublante à bien des égards. J'y reviendrai. Mais pour l'heure je voudrais écarter toute équivoque. Ce n'est pas parce qu'Amadou Lamine Sall est africain qu'il a besoin seulement de "sentir". J'insiste sur ce point, parce que nous avons longtemps été influencés par la vision sur la négritude d'Aimé Césaire et de Léopold Sédar Senghor. Les deux poètes étaient amis, ils ont écrit à une époque où l'on utilisait sans gêne le mot Nègre pour Noir : "Le Nègre a les sens ouverts à tous les contacts, voire aux sollicitations les plus légères. Il sent avant que de voir, il réagit, immédiatement, au contact de l'objet, aux ondes qu'il émet de l'invisible. Il n'est pas œil, il est antenne. C'est sa puissance d'émotion, par quoi il prend connaissance de l'objet. Le Blanc européen tient l'objet à distance ; il le regarde, l'analyse, le tue — du moins le dompte — pour l'utiliser. Le Négro-Africain sent l'objet, en épouse les ondes et les contours puis, dans un acte d'amour, se l'assimile pour le connaître profondément…".(3)
    Ce que conteste le poète brazza-congolais Jean-Baptiste Tati-Loutard : il "n'est pas vrai du tout que le comportement du Noir soit essentiellement celui d'un être émotif, parce qu'avec un système d'éducation différent, nous arrivons à avoir un comportement beaucoup plus rationnel qu’émotif… L’homme se modifie à travers le temps et à travers l’espace".(4)
    J'ajoute qu'un poète qu'il soit d'ici ou d'ailleurs écrit avec son corps. Et quand Amadou Lamine Sall nous parle de Rimbaud, il parle pour nous. Nous lisons avec notre corps.

    "Rimbaud est avec nous
    il est ici il est là non couché mais debout dans nos paroles dans nos mémoires
    il est dans nos silences il est dans le jour il est dans la nuit"…

    Amadou Lamine Sall a un autre mérite. Avec son poème, il ramène Rimbaud dans ces pays du Sud où il a tant bourlingué. En Afrique et plus loin, à Aden, là où le poète souhaitait être enterré. Mais sa mère s'y opposera.

    Rimbaud, encore et encore ! 
    Dans ma lettre précédente, j'ai oublié de signaler qu'Anne Sexton avait emprunté son "Anne, Anne, / fuis sur ton âne…" à Arthur Rimbaud(5). J'ai écrit une lettre d'un colporteur-liseur en 2020(6) consacré au poète où je citais "On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans"(7). J'étais alors persuadé qu'il me suffirait ensuite de donner des extraits de sa poésie de temps à autre. C'était sans compter sur l'effet du poème d'Amadou Lamine Sall. Je n'ai eu de cesse ensuite de replonger dans "Une saison en enfer" et autres poèmes, dans les textes écrits à son propos par René Char, Blaise Cendrars(8), Jean Daive et Anne-Marie Albiach(9), Jude Stéfan, Kerouac, Daniel Régnier-Roux(10), Sylvain Tesson(11), Frédéric Musso(12)… Il y en a tant et tant. J'ai même plongé dans la somme de Jean-Jacques Lefrère(13). Edifiant. C'est clair, je suis pris dans la nasse rimbaldienne.
    Pourtant mon approche de l'écriture de Rimbaud a été tardive. Adolescent, j'étais rebuté par le tintouin qui était fait autour de lui par mes professeurs et mes camarades qui insistaient pour que je lise ses poèmes "révolutionnaires", que je m'extasie devant son “Verbe”, sa "Voyance". Il avait pour eux la puissance de l'astéroïde qui avait tout dévasté à l'époque des dinosaures. La perche était trop grosse. C'était une période où je traînais mon mal-être et rejetais le monde entier, révoltés compris. Les choses changèrent du tout au tout le jour où j'ai eu en main une étude qui interprétait les "Voyelles" de Rimbaud : le A inversé devenait le sexe noir d'une femme ; le E tracé tout en courbes figurait des seins d'une blancheur délicate ; le I rouge, des lèvres pulpeuses... J’entrais avec mes pulsions dans les mots du poète, découvrais son "Alchimie du verbe". "J'inventais la couleur des voyelles ! écrit-il dans Une saison en enfer... Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des rythmes instinctifs, je me flattai d'inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l'autre, à tous les sens... J'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable. Je fixais des vertiges". Que d'assurance ! Il en faut pour embrasser le ciel et la terre.(14)

    Une question s'impose. Pourquoi revenir à Rimbaud en ce début de XXIème siècle, alors qu'il y a tant de poètes à découvrir aujourd'hui ? Tenez, hier, j'entre dans une librairie, je tombe (comme on tombe en pamoison) sur "Rhapsodie"(15) de Jean d'Amérique. Deux écritures se font face page à page - poésie et prose en dialogue - Leurs musiques éclatent au premier regard. Je me laisse emporter, puis très vite, reviens à Rimbaud. Il y a bien une raison à cela, me dis-je. Alors, je me mets à gambader de recueils en études, de documentaires en spectacles. Ce jeune homme aux semelles de vent est toujours une référence. Un talon d'or, comme il en est de l'âge d'or évoqué par René Char(16). De leur côté, Flore-Anne d'Arcimoles et Grégoire Kauffmann nous disent, dans leur documentaire "Arthur Rimbaud, six mois en enfer"(17), qu'il est à la fois une source, un ressort, un prétexte, une référence, un refuge, un aide-mémoire". Ils citent "Le dormeur du Val" : "Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme / sourirait un enfant malade". Ce sourire est une virgule que l'on retrouve d'époque en époque, disent-ils. Anne-Marie Albiach nous parle du Rimbaud voyageur : "il pense toujours à aller plus loin, ce qui fait que c'est quand même le même Rimbaud. Parce qu'il veut partir d'un pays à un autre, il fait des jours, des mois à cheval… Finalement, c'est toujours le mouvement".(18) 
    Quand Rimbaud écrit, bouscule la langue pour qu'elle renaisse, ou qu'il voyage, "finalement, c'est toujours le mouvement". C'est un mouvement vers nous-mêmes, comme un retour à la source, à un idéal, à une quête d'absolu que nous n'avons pas su ou pu atteindre en notre adolescence, ou une façon d'ouvrir d'autres portes. 
    Anne-Marie Albiach dit encore qu'il lui "paraît impossible de rentrer dans Rimbaud. Ce sont des exclamations closes dans Une saison en enfer et dans les Illuminations, des voyances un peu obscures, ce qui fait qu'on se retrouve toujours au point de départ, au début".(19)

    Oui, revenir au début et aller vers un renouveau. 
    J'écarte la référence biblique (une nouvelle Genèse). C'est plutôt une invitation à une nouvelle aventure. J'imagine Rimbaud ne mourant pas à Marseille. Après s'être remis de sa tumeur au genou, il ne retourne pas à Harrar en Abyssinie, mais se dirige droit vers une autre terre lointaine, vers le Pôle Nord, ses grandes étendues aux allures de désert blanc… Et plus de cent ans plus tard, un poète sâme viendrait à son tour à Charleville écrire un poème.

    Amadou Lamine Sall a raison : 
    "Rimbaud venait de l'enfance et sa terre était le monde"
    Notre enfance
    Notre monde.

    André Cohen Aknin
    19 avril 2026
    http://briot-cohenaknin.hautetfort.com

    (1) "Notre besoin de Rimbaud". Amadou Lamine Sall. Dans "120 nuances d'Afrique". Anthologie établie par Bruno Doucey, Nimrod et Christian Poslaniec. Editions Bruno Doucey
    (2) Etude sur Rimbaud et Lautréamont, sous-titrée "Du génie au silence", et rédigée en 1959 par Jacques Dufour (Jude Stéfan) pour son mémoire d'agrégation ". La conclusion titrée "Car la poésie n'est pas une fin" est parue dans la Revue Europe de mars 2023. p.116
    (3) Qu’est-ce que la négritude ? Léopold Sédar Senghor (1967). Études françaises, 3(1), 3-20 https://doi.org/10.7202/036251ar (p.5-6)
    (4) Baptiste Tati-Loutard. "Nouvelle poésie négro-africaine - La parole noire". Poésie 1 - N° 43-44-45. Janv. Juin 1976
    (5) "Ma faim, Anne, Anne, / Fuis sur ton âne…". Arthur Rimbaud, "Les fêtes de la faim" in Poésies. Une saison en enfer. Illuminations, Malakoff : Armand Colin, coll. "Bibliothèque de Cluny"
    (6) Lettre d'un colporteur-liseur N° 10, avril 2020 "J'ouvre la porte"
    (7) Dans le poème "Roman", 23-9-1870. Arthur Rimbaud
    (8) Extrait de la lettre dédicatoire à son premier éditeur. Blaise Cendrars
    (9) "Rimbaud, Poste Restante". Entretien de Jean Daive avec Anne-Marie Albiach. Revue Europe n° 1139 – Anne-Marie Albiach – Louis Zukofsky – mars 2024
    (10) "Je suis… Arthur Rimbaud". Daniel Régnier-Roux. Jacques André Editeur. Collection dirigée par J.Paul Chich
    (11) "Un été avec Rimbaud". Sylvain Tesson. Edition France Inter - Equateurs parallèles
    (12) "Arthur Rimbaud". Frédéric Musso. Editions Pierre Charron.  Collection "Les Géants"
    (13) "Arthur Rimbaud". Jean-Jacques Lefrère, Editions Fayard. 2001
    (14) Ce paragraphe est extrait de mon roman "Je descends juste de la bascule". Inédit
    (15) "Rhapsodie" de Jean d'Amérique. Cheyne Editeur
    (16) "Arthur Rimbaud. Dans "Grands astreignants ou la conversation souveraine". René Char, Œuvres complètes. Editions Gallimard. Bibliothèque de la Pléiade. p.733
    (17) Documentaire réalisé par Flore-Anne d'Arcimoles. Écrit par Flore-Anne d'Arcimoles, Grégoire Kauffmann. 2025
    (18) "Rimbaud, Poste Restante". Op. Cit.
    (19) "Rimbaud, Poste Restante". Op. Cit

  • Se maintenir en vie

    Lettre d'un colporteur-liseur N°38
    "Se maintenir en vie" de André Cohen Aknin (30 juillet 2024)
    Les textes cités sont tirés principalement  de  "J'aurais pu devenir millionnaire. J'ai choisi d'être vagabond". Alexis Jenni. Editions Paulsen - Andjelko Vuletić - “L'institutrice", film du réalisateur israélien Nadav Lapid, 2014 - “Avenirs". Jean-Pierre Siméon. Editions Gallimard.

    Dans le livre d'Alexis Jenni "J'aurais pu devenir millionnaire. J'ai choisi d'être vagabond"(1), on découvre John Muir, un inventeur de machines en bois qui au XIXe siècle aurait pu devenir millionnaire, ses croquis de machines sont de la trempe de celles de Léonard de Vinci, mais il a choisi de devenir vagabond, plus précisément un amoureux de la Nature. Il n'aura de cesse de la sonder et de la mettre en valeur. Alexis Jenni dit que John Muir avait une "intuition aiguë des mécanismes de la Nature où vie et mort s'entrepénètrent et s'entreconditionnent en un cycle en rotation permanente". Pour cela, il donne la définition des Lumières de l'encyclopédie au XVIIIe siècle : "la vie est le contraire de la mort". Il poursuit avec celle de Bichat, au début du siècle suivant : "la vie, c'est l'ensemble de tous les mécanismes qui s'oppose à la mort" ; puis il ajoute celle de Claude Bernard qui, au milieu du XIXe siècle, tranche la question d'un aphorisme brutal : "la vie c'est la mort". John Muir semble s’être approprié l’essence de cette conception, comme si elle flottait dans l’air du temps. Alexis Jenni explique que "l'être vivant ne se maintient en vie qu'en avançant constamment vers la mort, détruisant d'un côté, créant de l'autre, vivant tant que cet équilibre se maintient”. 
        Nous détruisons d'un côté et nous créons de l'autre. Pour ce qui est des destructions, merci bien, nous avons notre lot avec ce qui se passe en Ukraine, à Gaza, au Soudan et les drames dus aux dérèglements climatiques…

        Après le 7 octobre, j'ai écrit une lettre d'un colporteur-liseur, mais je ne l'ai pas envoyée. La crainte d'être incompris. Mais on l'est forcément à une époque où les avis sont tranchés. Dans l'esprit de beaucoup d'entre nous, il y a un effritement des valeurs, tout se vaut, nous sommes dans la confusion. Aujourd'hui, c'est l'horreur qui a le plus d'impact. On a vu les images glaçantes du déferlement des miliciens du Hamas qui s'en prenaient volontairement à des civils en Israël. 
        "La vie c'est la mort", ce regard distancié n'est pas la première chose qui vient à l'esprit quand on est en sidération. Démuni, je me suis d'abord tourné vers les politiques. Il en est ressorti un sentiment d'impuissance, un air de déjà entendu à la suite de la découverte des fosses remplies de cadavres à Srebrenica et de celles creusées par les Khmers rouges, du gaz moutarde en Syrie, des gorges tranchées en Algérie, des génocides des Arméniens, des Juifs, des Tutsis, des massacres délibérés d'Amérindiens, d'Aborigènes, de la répression des Ouïgours, des corps calcinés de Boutcha… 
        A suivi la réplique de l'armée israélienne, comme un scénario écrit d'avance, avec ses bombardements, ses destructions, ses déplacements de populations et ses victimes civiles, cette fois palestiniennes. 
        Ceux qui tiennent les armes sont des communicants ; ils savent que les chaînes d'info et les réseaux sociaux sont friands d'images d'hommes, de femmes, d'enfants calcinés, violés, apeurés, écrasés par les bombes, de décors apocalyptiques et d'appels à la vengeance.
        
        À quoi bon espérer, puisque l'humanité est coutumière de ces fureurs sanguinaires ? Hannah Arendt la philosophe ne parle-t-elle pas de "la banalité du mal"(2) et Agrippa d'Aubigné dans "Les Tragiques", un ouvrage paru en 1616, ne dit-il pas que "L'homme est en proie à l'homme, un loup à son pareil" ? Faudrait-il alors se ranger une fois pour toutes aux mots d'Albert Camus : "L'espoir est le malheur des hommes" ? Aimé Césaire, au contraire, nous pousse à agir ; il écrit dans "Cahier d'un retour au pays natal”(3) : "Et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de vous croiser les bras en l'attitude stérile du spectateur, car la vie n'est pas un spectacle, car une mer de douleurs n'est pas un proscenium, car un homme qui crie n'est pas un ours qui danse…”. Reste que je n'ai rien d'un fabricant de Golem. L'homme parfait n'est pas dans mes cordes. Que faire si les poètes sont tués ? Est mort sous les bombes le poète palestinien Refaat Alareer. Allons-nous dénombrer combien d'autres poètes ou aspirants poètes parmi les victimes des deux bords ? Que peut faire la poésie dans un monde où l'on condamne les poètes ? Les Russes Artiom Kermandine et Iegor Chtovba ont été condamnés à des peines de prison pour avoir participé à une lecture de poésie contre la guerre en Ukraine. Au lieu d'écrire, ne devrait-on pas plutôt agir à la manière du rabbin Arik Ascherman et affronter l'adversité bâton en main et godillots aux pieds ? Arik Ascherman protège ainsi les bergers palestiniens dans la région d'Hébron de ses compatriotes israéliens belliqueux. Il faut pouvoir parfois affronter ses propres frères. Cet homme est aussi un poète, puisque son regard porte au-delà de l’horizon.

        Des mois ont passé. Les bombardements se poursuivent à Gaza. On dénombre de nouveaux morts. Tous les otages ne sont pas libérés. Nous assistons à la résurgence d'un antisémitisme débridé et virulent sur les réseaux sociaux, dans les manifestations et dans nos universités. On meurt dans le Donbass et le Darfour. Des migrants continuent de se noyer.

        Je reviens à Césaire : "Gardez-vous de vous croiser les bras en l'attitude stérile du spectateur". Oui mais comment faire ? Abnousse Shalami parle de transcendance ; elle nous dit dans son discours sur la laïcité (4) : "peut-être que cette transcendance qui nous manque, c'est dans la culture qu'il faut aller la chercher". Et quoi de plus transcendant que la poésie ! Ce chant enfoui dans chaque pierre, dans chaque herbe, dans chaque parcelle de notre peau. Je me tourne alors vers les poètes, au hasard, de façon boulimique, à la recherche d'une phrase ou d'un simple mot auquel je pourrais m'accrocher. Textes de guerre, de résistance, de mort, de paix, d'introspection. Yehuda Amichaï parle de la nuit : "Et la nuit quand mon corps transforme / la guerre en paix…"(5). Mahmoud Darwich lui ne se fait pas d'illusion quand il écrit : "Le progrès pourrait être le pont du retour à la barbarie…"(6). René Char n'est pas très gai avec son "Avenir déjà raturé !"(7), alors que Federico Garcia Lorca fait fi de la mort : "que tous sachent que je ne suis pas mort"(8). Sipho Sepamla tente de nous rassurer : "un homme n’est pas aut’chose qu’un aut’"(9). Quant à Richard Rognet, il sait que "Les chemins sont limpides / quand la terre murmure"(10). Le problème est que la terre crie plus qu'elle ne murmure. Hélène Cadou nous met au pied du mur : "Plus d’avenir / Et le dos au mur / Que sauverais-tu ?"(11) Qu'est-ce que nous pourrions sauver ? Je suis passé par une foule de couleurs, du blanc au rouge le plus foncé, en passant par le violet, le rose, le jaune, l'orange. C'est la faute à Rimbaud, à ses "voyelles" et à son "Dormeur du val", avec ses "haillons d'argent", son "cresson bleu" et ses "deux trous rouges au côté droit". Bref, ça tourbillonnait dans ma tête. Au bout d'un moment, je me suis demandé si le mieux ne serait pas simplement d'"aller", comme le conseille René Char avec son "Aller me suffit"(12). Oscarine Bosquet nous rappelle de rester vivants(13). Oui vivants ! Et Liliane Giraudon nous parle de ceux qui restent invisibles : "ceux qui résistaient / ils sont devenus / invisibles"(14) ; elle nous met également en garde : "le problème n'est plus / de faire que "l'Art poétique" soit / un détournement de "l'Art de la guerre"
        La poésie est certes à la fois détachement et emprise sur le réel. Mais n'est-ce pas là qu'une façon d'accepter l'inexorable pour le dépasser et aller sur d'autres chemins ? Ne ferais-je pas mieux de rejoindre Andjelko Vuletić ? Ce poète est de Sarajevo, c'est dire qu'il a connu l'horreur. 

        "… cette histoire qui vient de l’est ou de l’ouest
        ne m’intéresse pas. Je suis moi-même et aucun autre, coupable de ma voie,
        de ma naissance, coupable de ce tout ou de ce rien.

        Pour cette raison, s’il vous plaît,
        ne me cachez pas le soleil."

        Rompre avec la vision du passé, c'est aussi ce qu'on retrouve dans la bouche d'un enfant-poète, un personnage du film de Nadav Lapid, “L'institutrice" (15) : 

        "Entre deux vies
        au cœur de la vie
        durant la vie
        arrive un moment étrange
        où tu apprends à rompre
        avec ta vision du passé
        car elle n'existe plus pour toi
        car tu dois l’oublier.
        Le moment de la rupture
        est un moment de mort.
        La rupture arrive comme une nuit d’hiver
        en pleine canicule…"

        On découvre dans ce film les travers de la société israélienne et par-là même de toutes les sociétés, qu'elles soient prétendument libres, réfractaires au changement ou soumises à des doctrines autoritaires. Cet enfant a des jaillissements poétiques comme réponse au monde. 

        Ou faire, comme le préconise Liliane Giraudon, rester invisible ? 

        Une lueur d'espoir. Au mois de février, j'écoute "La grande librairie"(16), une émission animée par Augustin Trapenard. Là, je tombe sur Wajdi Mouawad, le directeur du Théâtre de la Colline. Le sujet est l'"héritage". Au fil de la discussion, je me reconnais dans les mots de l'auteur libano-québécois : "l'héritage m'encombre"… "j'ai appris à détester ceux qui ne sont pas dans mon camp"… "cette situation fait de moi un monstre, parce qu'on m'a appris à détester"… "il faut lutter contre soi"… "le langage est littéralement piégé"… Wajdi Mouawad invite à "créer des espaces où les "ennemis" peuvent encore dialoguer et faire entendre ensemble une voix, même infiniment petite, qui ne soit pas celle de la haine. Le théâtre peut en ce sens être cet espace"(17). Je remplace instinctivement le mot "théâtre" par celui de "poésie". C'était comme s'il me disait : vas-y, écris ; si tu as des doutes, tu pourrais simplement les livrer…
        Quand les portes se ferment et que les amitiés tiédissent, il reste les rencontres, celles d'hommes, de femmes et de textes capables d'élargir les horizons. Car, oui, les textes sont des êtres vivants. 

        Patatras ! Les nouvelles concernant Wajdi Mouawad ne sont pas bonnes. La création de sa pièce "Journée de noces chez les Cromagnons", prévue à Beyrouth, a dû être annulée pour cause de cabale. Le metteur en scène n'est pas le bienvenu sur sa terre natale. On l'accuse de promouvoir "la normalisation avec l'ennemi". On lui reproche d'avoir accueilli au Théâtre de la Colline un spectacle d'Amos Gitaï, l'auteur israélien(18). Homme de théâtre, Wajdi Mouawad sait que pour avoir une chance de se poser les bonnes questions, il faut rassembler les contraires. Le mouvement vient de là. La vie est dans le dialogue, ce mouvement de l'un vers autre. 

        Heureusement, arrive l'émission sur France Inter "Sous le soleil de Platon" du 12 juillet. Il est question de "La théorie du bourgeon" de Fabrice Midal(19). On annonce : un remède anti-découragement. Ou comment la vie et la confiance en l'humanité ne demande qu'à éclore en nous… Sûr que je vais commander ce bouquin.  Le soir-même, j'ouvre le recueil de Jean-Pierre Siméon "Avenirs"(20). Le premier texte Donnez-vous un soleil me réjouit : 

        "…Donnez-vous un soleil 
        Franc comme la conspiration des amants 
        Contre la mort 
        Comme l'explosion d'un rire 
        Au sommet de la fatigue 
        Un rire de rivière
        Une rivière dans la gorge
        Donnez-vous je vous en prie
        Des mains de feu
        Pour étrangler la peur et la fatigue
        Ces chiens de garde de la mort
        La vie cela ne s'attend pas
        Cela s'arrache combat
        À plein bras
        À plein corps
        À plein cœur
        Contre les spectres amers
        Et les artisans frivoles du néant
        Hardi donc !…"

        Si j'ajoute le livre d'Alexis Jenni sur la vie de John Muir, il y a peut-être encore quelque chose à sauver. 

    André Cohen Aknin
    Le 30 juillet 2024

    (1) "J'aurais pu devenir millionnaire. J'ai choisi d'être vagabond". Alexis Jenni. Editions Paulsen
    (2) "Considérations morales". Hannah Arendt. Editions Payot & Rivages Poche - Petite Bibliothèque
    (3) "Cahier d'un retour au pays natal". Aimé Césaire. Editions Présence Africaine - Poésie
    (4) 17ème cérémonie des prix de la laïcité 2023 présidée par Abnousse Shalmani, journaliste et écrivaine
    (5) Autre poème de paix, Yehuda Amichaï. Extrait "Anthologie de la poésie hébraïque moderne". Ed. Caractères.1984
    (6) "Comme les fleurs d'amandier ou plus loin". Mahmoud Darwich. Editions Actes Sud
    (7) Contre une maison sèche. René Char. "Le nu perdu". Editions Poésie / Gallimard 
    (8) Gacela de la mort obscure - Frederico Garcia Lorca - Poésies, III 1926 - 1936 - Poésie / Gallimard
    (9) L'même l'même - Sipho Sepamla - "Poèmes d'Afrique du Sud". Anthologie composée par Denis Hirson. Edit. Actes Sud et UNESCO
    (10) "Elégies pour le temps de vivre". Richard Rognet. Editions Gallimard
    (11) Plus d’avenir - Hélène Cadou. "En ce visage l’avenir" - Jacques Brémond Editeur
    (12) "Fureur et mystère". René Char. Poésie / Gallimard
    (13) "Participe présent". Oscarine Bosquet. Le bleu du ciel Editeur
    (14) Je marche ou je m'endors. Liliane Giraudon. Un monde nouveau. Yves di Manno & Isabelle Garron. Mille&unepages. Ed. Flammarion
    (15) “L'institutrice", film du réalisateur israélien Nadav Lapid, 2014
    (16) "La grande Librairie" du 28 février 2024 sur France 5
    (17) Sur le site du Théâtre de la Colline
    (18) Le Monde du 7 juin 2024 
    (19) "La théorie du bourgeon" de Fabrice Midal. Editions Flammarion / Versilio
    (20) “Avenirs". Jean-Pierre Siméon. Editions Gallimard

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  • Vendredi, jour de découverte

    René Char.

    Je tourne autour des textes de ce poète depuis pas mal d'années, sans m'y attarder vraiment. Aujourd'hui c'est différent, je tiens son livre fermement avec l'intention de ne pas me laisser distraire par des perruches bleues qui virevoltent dans le ciel. Nous sommes vendredi. Je le sais parce que ma compagne a eu la bonne idée d'accrocher un calendrier dans le salon. Avec l'enfermement, je finis par perdre la notion du temps. 

    Le vendredi est jour des découvertes. Je laisse mes mains feuilleter le livre, choisir.

    Que sais-je de ce poète avant de commencer ? Qu'il était l'ami d'Albert Camus, d'une amitié indéfectible, un peu de son passé de résistant, sa taille imposante.

    Mon premier contact avec lui a eu lieu dans les années 80. Avec Geneviève Briot, nous placardions ses mots et ceux d'autres poètes sur les murs de Montélimar, particulièrement la veille des jours du marché.

     

    "Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience."(1)

     

    Imaginez-vous vous retrouver nez-à-nez avec une énorme affiche qui vous somme de tout bousculer, d'inventer !

    Faut-il attendre qu'un événement majeur nous y oblige ? La guerre avant-hier, les luttes hier, l’épidémie, aujourd’hui ?

    Le poème nous emporte. Il est de feu, nous dit Jean Roudaut :

     

    “Le poème s'arrache à la sensation pour se faire texte, se déracine de la glaise pour se faire feu. Le poème est un acte de violence." (2)

     

    Je creuse les textes de René Char, comme je creusais le sable brûlant des plages de mon enfance, impatient. 

    Je découvre une écriture puissante, soc tiré par un buffle, sa souplesse aussi. Une écriture comme un deuxième corps. On entend la guerre, les combats au front et en embuscade dans les sous-bois, les fusillés, les corps meurtris de fatigue, relevés en silence, les morts qu'on ne peut pas accompagner. Nous sommes dans la fraternité et le Verbe. 

    Il parle aux poètes :

     

    "Le poète ne peut pas longtemps demeurer dans la stratosphère du Verbe. Il doit se lover dans de nouvelles larmes et pousser plus avant dans son ordre."(3)

     

    Il nous parle aussi.

    Le texte de René Char qui suit est un avertissement pour nous qui, pas encore sortis du confinement, pensons à demain. En ce sens, il illustre parfaitement les mots de Jaccottet : le travail du poète est… “de veiller comme un berger et d’appeler tout ce qui risque de se perdre s’il s’endort”. 

     

    "Je redoute l'échauffement tout autant que la chlorose des années qui suivront la guerre. Je pressens que l'unanimité confortable, la boulimie de justice n’auront qu'une durée éphémère, aussitôt retiré le lien qui nouait notre combat. Ici, on se prépare à revendiquer l'abstrait, là on refoule en aveugle tout ce qui est susceptible d'atténuer la cruauté de la condition humaine de ce siècle et lui permettre d'accéder à l'avenir, d'un pas confiant. Le mal partout déjà est en lutte avec son remède. Les fantômes multiplient les conseils, les visites, des fantômes dont l'âme empirique est un amas de glaires et de névroses. Cette pluie qui pénètre l'homme jusqu'à l'os c'est l'espérance d'agression, l'écoute du mépris. On se précipitera dans l'oubli. On renoncera à mettre au rebut, à retrancher et à guérir. On supposera que les morts inhumés ont des noix dans leurs poches et que l'arbre un jour fortuitement surgira.

    Ô vie, donne, s'il est temps encore, aux vivants un peu de bon sens subtil sans la vanité qui abuse, et par-dessus tout, peut-être, donne-leur la certitude que tu n'es pas aussi accidentelle et privée de remords qu'on le dit. Ce n'est pas la flèche qui est hideuse, c'est le croc." (4)

     

    On se précipitera dans l’oubli, dit le poète.

    Sommes-nous ainsi faits ?

    (1) René Char. Fureur et mystère. Le poème pulvérisé. À la santé du serpent VII. Editions Gallimard. - (2) Jean Roudaut, Chronique “le cœur du furieux”, Nouvelle Revue Française. Mai 1984 - N° 364 - (3) René Char. Fureur et mystère. Feuillets d'Hypnos - 19 - (4) René Char. Fureur et mystère. Feuillets d'Hypnos - 220.

    André Cohen-Aknin (AAKC)

    Lettre d'un colporteur-liseur N° 11