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anne sexton

  • Livre sur table

    Lettre d'un colporteur-liseur N°39
    "Livre sur table" de André Cohen Aknin (16 mars 26)
    Les poètes cités sont : Anne Sexton, Pablo Neruda, Allen Ginsberg, Forough Farrokhzâd, Serhiy Zhadan, Tuvya Ruebner, Ziad Medoukh  

    "Aujourd'hui les corbeaux jouent au blackjack sur le stéthoscope"

    nous dit Anne Sexton dans son poème "Fuis sur ton âne". C'est un peu ce que nous vivons avec les chaînes d'info. Journaliste et intervenants auscultent le monde, prenant parfois un ton de chroniqueur sportif pour captiver leur hypothétique auditoire cathodique. 

    Il y a des cerveaux qui pourrissent ici
    telles des bananes noires.
    Des cœurs sont devenus aussi plats que des assiettes.
    Anne, Anne,
    fuis sur ton âne, 
    fuis cet hôtel triste,
    monte une bête poilue,
    galope en reculons en appuyant 
    tes fesses sur son garrot,
    adapte-toi d'une manière ou d'une autre à son trot gauche… (1)

    Anne Sexton est une poète américaine des années soixante qui a été internée en hôpital psychiatrique, son "hôtel triste". Heureusement, "De la pulsion de la mort jaillit l’énergie créatrice", nous dit Patricia Godi dans la préface des Œuvres poétiques (1960-1969) de la poète, "depuis l’hôpital où la patiente est sauvée doublement par la parole : celle de la psychothérapie poursuivie tout au long de sa vie, et celle de la poésie qui ne la quittera plus."
    "Anne, Anne / Fuis sur ton âne". 
    L'âne d'Anne Sexton est une peluche(2). Ce qu'on aimerait que nos dirigeants jouent à la guerre avec des peluches ou des soldats de plomb ! Pour ce qui est de la psychothérapie, autrement dit la parole authentique, l'échange, ça ne semble pas leur correspondre, "chacun parle à sa bouche" nous dit Anne Sexton. Elle évoque ailleurs l'aphorisme de Francis Scott Fitzgerald : "Toute vie est bien entendu un processus de démolition"(3). 
    Heureusement, il y a la poésie. Une poésie qui s'ancre dans le réel qui nous dépasse.

    Un livre était en évidence sur le bureau du Président E.M lors de sa déclaration début mars, une anthologie de la poésie de Pablo Neruda "Résidence sur la terre"(4). Je ne commenterai pas l'emplacement du marque-page, d'autres s'en sont chargé. Je me suis juste réjoui de la présence d'un livre de poésie en pareille circonstance. J'ai même pensé qu'il allait nous en lire un extrait et qu'il allait proposer, pourquoi pas, aux autres dirigeants de la planète de s'envoyer des poèmes plutôt que des bombes !
    Pierre dans la pierre, où est allé l'homme ?
    Air dans l'air où est allé l'homme ?
    Tendre le temps, où est allé l'homme ?
    Qu'est devenue la parcelle brisée 
    de l'homme inachevé, de l'aigle vide, 
    qui, dans les rues d'aujourd'hui, qui, sur les traces
    qui, sur les feuilles de l'automne mort
    tourmente l'âme jusqu'à la mort ? (5)
    Que pourrait twitter le président états-unien D.T ? Le "Post-scriptum" de Howl de Ginsberg ? S'aventurer dans des textes qui ne conviennent pas a priori offre parfois des solutions. 
    Le monde est sacré ! L'âme est sacrée ! La peau est sacrée ! Le nez est sacré ! La langue et la queue et la main et l'anus sacrés !
    Tout est sacré ! tout le monde est sacré ! partout est sacré ! toute journée est dans l'éternité ! Tout homme est un ange ! (6)
    L'Ukrainien V.Z lui ferait remarquer que "Le monde déborde de musique et de feu". Il cite Serhiy Zhadan, qui ajoute :
    Dans l’obscurité, s’élèvent les voix de poissons volants et d’animaux chanteurs.
    Depuis, presque tous ceux qui s’étaient mariés sont morts.
    Depuis, les parents des gens de mon âge sont morts…
    Le ciel se déploie, amer comme dans les romans de Gogol. (7)
    Le nouveau guide suprême iranien M.K enverrait un poème de Forough Farrokhzâd :
    La vie, c’est peut-être
    Cet instant captif
    Où mon regard s’anéantit dans la pupille de tes yeux (8)
    Quant au Russe V.P, il resterait sur sa position, du moins au début, avec son poète préféré Mikhaïl Lermontov :
    Le temps viendra où toi-même apprendras
    La vie guerrière ;
    Et, hardiment, tu monteras ton cheval
    Et prendras les armes.
    Moi-même ta selle de combat
    Je la broderai de soie... (9)
    L'Israélien B.N se jetterait dans la danse, poussé par des poètes comme Tuvya Ruebner :
    Ce n’est pas ce que nous voulions, non, pas ce que nous voulions.
    Que sommes-nous sans eux et pour quoi ?
    Ce n’est pas ainsi que nous pensions, que nous voulions, non,
    pas ce que nous voulions
    qu’ainsi la terre dévore. (10)
    Ce à quoi le Palestinien M.A, répondrait avec la voix de Ziad Medoukh :
    La joie vient toujours après la peine,
    Le soleil brille après la nuit sombre,
    Gaza sera heureuse, Gaza sera brillante,
    Gaza sera libre, Gaza vivra en paix (11)
    Et cætera… 

    Reste que si les dirigeants demeuraient dans leur coin, leurs conseillers finiraient par leur suggérer un poème plutôt qu'un autre et ils retomberaient dans leurs travers. Il faut de l'instantané si l'on veut que ça bouge. Je suggère pour ce faire de les regrouper de manière aléatoire dans des hôpitaux psychiatriques pour des séjours courts et intenses. Leur pulsion de mort pourrait ainsi se transformer en énergie créatrice. Ce que dit Patricia Godi à propos d'Anne Sexton nous concerne tous, n'est-ce pas ? La poète était en hôpital psychiatrique, c'est donc là que ça marche. La thérapie consisterait en des joutes poétiques diurnes et nocturnes. Les dirigeants de la planète s'adresseraient des poèmes, à la manière de poètes-performeurs où la langue est étirée, déchirée par endroits, pour offrir à celui qui écoute un passage possible ; ou simplement à plat, respectant de cette façon le rythme de chacun. Pour ce qui est des langues étrangères, pas de limites, la vibration de la poésie parle d'elle-même, elle est notre voix(e) commune… J'ai découvert dernièrement que dans le désert du Sahara, Eberzeouêl ägg Äzebbedah, des Kel-Ghela, répondit par un poème à Äbekkeda äg Kelâla, des Oûraghen, qui discréditait par un poème le parti de la paix après le combat d'Oudjmîden. 
    "En quoi la paix t'est-elle insupportable ?
     Toute paix qui se conclut sans contrainte et sans injustice est douce"(12)

    Si le besoin de jouer des muscles devenait inévitable, je conseillerais la lutte sénégalaise (on dit "làmb" en wolof et "njom" en sérère, on parle aussi de lutte mandingue), à cause de ses dimensions bestiale et mystique. Elle se pratique sous la protection de marabouts, avec un cérémonial de danses et de chants. Les lutteurs sont couverts de multiples mixtures. J'imagine fort bien nos dirigeants couverts d'onguents et de plumes… Il y a aussi la lutte japonaise, mais je ne vois pas notre Président E.M en lutteur de sumo.

    André Cohen Aknin 
    16 mars 26

    L'idée de cette lettre a surgi, alors que je me préparais à une petite intervention chirurgicale (rien de grave). J'étais dans une salle d'attente en compagnie d'une dizaine de personnes, hommes et femmes, l'air grave, en chemises chirurgicales et charlottes sur le crâne strictement identiques. La télévision projetait sur plusieurs écrans notre Président de la République sur son porte-avions. On se serait cru dans un film de science-fiction. En sortant de là, j’avais besoin de me divertir.
    J'ai une pensée pour ceux et celles qui reçoivent les bombes en vrai. Cette lettre leur est dédiée.

     

    (1) Extrait de Tu vis ou tu meurs. Anne Sexton. Œuvres poétiques (1960-1969). Traduit par Sabine Huynh. Préface de Patricia Godi. Editions "des femmes-Antoinette Fouque" 
    (2) "Lettre d'adieu"- Tu vis ou tu meurs. Anne Sexton
    (3) La fêlure. Folio Gallimard. Rapporté par Patricia Godi
    (4) Résider sur la Terre, une anthologie qui regroupe une partie de l'œuvre de Pablo Neruda, publiée dans la collection Quarto des éditions Gallimard en 2023
    (5) Pablo Neruda, par Jean Marcenac. Poètes d'aujourd'hui, Seghers Editeur
    (6) Allen Ginsberg. Howl.  Christian Bourgois Editeur
    (7) https://www.recoursaupoeme.fr/6-poetes-ukrainiens/
    (8) https://arbrealettres.wordpress.com/2025/03/29/une-autre-naissance-forough-farrokhzad/
    (9) 1814-1841. "Une berceuse cosaque". 
    (10) https://www.recoursaupoeme.fr/vingt-ans-de-poesie-israelienne-engagee/
    (11) Extrait du poème "Gaza espère". Poèmes d'espoir dans la douleur. Ziad Medoukh. Scribest Editions. 
    (12) Dominique Casajus, "Art poétique et art de la guerre dans l'ancien monde touareg". Article paru dans la revue L’Homme, N°146, 1998