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  • Des mots sirènes

    Les mots affluent en cataracte à la radio et sur nos écrans. Nous les buvons à pleines gorgées et ils n’étanchent pas nos soifs. 

    Me revient une phrase de "La rage de vivre" de Milton Mezz Mezzrow et Bernard Wolfe (1). 

    Une phrase qui détonne, sortie de son contexte. Les auteurs ont un avis tranché sur la parole.

    "À quoi bon perdre son temps à discuter, bon dieu ! D'ailleurs les parlottes et le bla-bla ne sont que gaspillage d'énergie, les mots ayant surtout été inventés pour enfermer la vérité et la faire disparaître en douce, non pour la faire connaître."

    Ils y vont fort, n’est-ce pas ? Il faut dire que leur bouquin décoiffe assez, par son propos, un "vibrant plaidoyer en faveur du jazz primitif" (3), et surtout par son style. Bon dieu, ces gars-là ont du feu au bout des doigts ! Milton Mezz Mezzrow (2) était clarinettiste, un Blanc qui voulait jouer comme un Noir. Il semble néanmoins, selon André Hodeir (3), que le livre vaut mieux que sa musique. Dans “La rage de vivre”, les parties en argot des Noirs américains du Nord sont comme de longs scats dans la bouche d’une chanteuse de jazz. Les mots chantent à mon oreille. Le livre a été formidablement traduit par Marcel Duhamel et Madeleine Gautier.

    Si l’on reprenait à la lettre la phrase : “À quoi bon perdre son temps à discuter, bon dieu !…”,  il faudrait baisser le rideau, poser la plume. Les musiciens ont la musique pour s'exprimer. Et nous, qu'avons-nous ? Comment nous exprimer sans discourir ? La période appelle au repli, à la solidarité, mais aussi à la réflexion et à la discussion. Parce qu'après cette période blanche, couleur des blouses et des masques, on finira bien par embrasser les vivants et il nous faudra construire le monde d'après. La guerre, puisqu'on parle de guerre, demande un coup d'avance. N'en déplaise aux auteurs de "La rage de vivre", il faudrait discuter dès maintenant.

    Je leur accorde que le trop de mots tue les mots. Mais tout de même, nous avons besoin de la parole. Le verbe est créateur.

    Je préfère les mots de Gilles Deleuze pour qui la parole est là 

    "pour donner vie là où elle emprisonnée". 

    Et ceux de Fernando Pessoa qui nous parle de plaisir : 

    "J'aime à dire. Mieux encore, j'aime à enfiler les mots. Les mots sont pour moi des corps palpables, des sirènes visibles, des sensualités incarnées … le désir s'est transmué en ce qui est capable, en moi, des créer des rythmes verbaux ou de les écouter chez les autres. Je frémis de plaisir si je dis bien…" (4)

    (1) Milton Mezz Mezzrow et Bernard Wolfe, La rage de vivre, Ed Buchet / Chastel, 1972 • (2) 1899-1972 • (3) André Hodeir, Hommes et problèmes du jazz, Éditions Parenthèses • (4) Fernando Pessoa, Le livre de l'intranquilité, Ed. Christian Bourgois

    André Cohen Aknin (AAKC)

    Lettre d'un colporteur-liseur N° 5

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  • Avec les voix de la terre

    Dans la lettre N°3, j'ai évoqué Jérémy Cronin, poète sud-africain. J'ai l'ai découvert dans l'anthologie "Poèmes d'Afrique du Sud" composée par Denis Hirson (1). Une anthologie avec des poèmes souvent nés à l'oral, venus du bantou, du bochiman, du zoulou, du xhora et traduits en anglais ou en afrikaans.

    L'écriture de Jérémy Cronin puise dans la terre, les voix qui l'entourent, celles des hommes, des femmes, des enfants, les paysages qui illuminent, les dialectes, les couleurs de peau, le noir du charbon, le brun des montagnes. On entend les syllabes nées dans les taudis, le tremblement des wagons et les voyelles à peau tendue. 

    Ses mots résonnent, ils nous disent combien il faut faire attention à chacun autour de nous, à chaque chose. C'est là qu'il faut puiser notre force, avec les voix de notre terre.

    Il a vécu l'apartheid.

    Denis Hirson rapporte dans l'introduction de son anthologie les paroles de Oupa Thando Mthimkulu :

    Il n'y a pas pire que l'exil à l'intérieur du pays”

    Denis Hirson poursuit : mais peu de poètes sont pour l'instant en mesure de donner forme à la mémoire de l’apartheid. 

    Ce qu'ils ont su faire, par contre, c'est inventer les voix de la terre, conscients que son avenir est une énigme plus qu'un rêve.

     

    Voici le texte de Jérémy Cronin, Apprendre à parler :

    Apprendre à parler

    Avec les voix de la terre,

    Fouiller les discours de ses rivières,

    Saisir dans le grognement confus,

    Bégaiement, cri, appel, bredouillement, embrouillaminis

    Un sens de l’essence de ces pierres

    D’où tous les mots sont ciselés.

    Suivre avec la langue la voie des wagons

    Disant le suffixe de leurs maux en -kuil, -pan, -fontein,

    Dans des noms d'eau qui confirment

    La sécheresse de leurs façons.

    Voir les lieux d'occlusion, ou comment

    L'aurore lèche un marais.

    Ensevelir ma bouche dans le creux de ton bras,

    Dans ce planétarium,

    Début pectoral du cœur du temps

    Là en bas près du niveau d'eau, sentir

    La pleine lune battre

    Dans l'arrière-gorge

    Sa voyelle de peau tendue

    Écrire un poème avec ces mots-là :

    Sur la tête de ma mère

    Stompie, stickfast, golovan,

    Sangololo, juste boombang, juste

    Pour comprendre les moindres inflexions

    Exprimer sans avaler

    Les syllabes nées dans les taudis, ou attraper

    Le train de cinqueuetqua

    de Channisbou, arriver

    Au chant de basse de l’équipe des mineurs

    Lueur minérale de la résolution sans faille de notre peuple.

     

    Apprendre à parler

    Avec les voix de cette terre. (2)

    (1) Poèmes d'Afrique du Sud, Anthologie composée par Denis Hirson, Ed. Actes Sud et Ed. Unesco. 2001

    (2) Jérémy Cronin, Apprendre à parler. Il est né en 1949, il a étudié la philosophie à l’université du Cap et à la Sorbonne.

    André Cohen Aknin (AAKC)

    Lettre d'un colporteur-liseur N° 4

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  • Lueur

    L'homme périt de son propre venin

    Mais s'élève dans la lueur qu'il esquisse

     

    C'est ce que nous dit Andrée Chedid (1), une femme qui s'est nourrie de rencontres à travers l'Egypte, le pays de sa naissance, le Liban, puis la France. Elle a su être à l'écoute des hommes et des femmes ; elle a aimé leurs langues, s'est délectée de chaque coin de rue, de chaque bout de terre, de chaque voyelle. Ses écrits, romans - nouvelles - poésie, révèlent son talent et sa générosité ; ils nous disent combien les épreuves et la souffrance sont présentes, mais aussi qu'il y a une lumière et qu'elle est à notre portée, parce qu'elle est en NOUS !

     

    Eveille en toi l'autre regard !

    Celui qui transgresse le monde

    Et distance le monde singulier (2)

     

    Dans un autre poème, elle nous dit encore :

    Nous jouons l'existence 

    Contre un décor

    qui fuit

     

    Ils meurent nos vieux soleils

    Ils meurent pour mieux renaître ! (3)

     

    Nous sommes heureux, Geneviève et moi, d'avoir rencontré cette dame attentive aux autres, d'avoir ressenti son énergie, sa chaleur humaine, d’avoir donné sa poésie en public. Sa vibration est toujours présente.

    Andrée Chedid, “Poèmes pour un texte” (1970-1991). Ed. Flammarion. Extraits de 1) Le mouvement p.63 - 2) L'autre regard p.51 - 3) Pour renaître p. 65

    André Cohen Aknin (AAKC)

    Lettre d'un colporteur-liseur N° 2

  • La poésie nous accompagne

    La poésie nous accompagne

    “Si tout poème est une fête, il est en même temps une arme” écrit le poète Guillevic

    Sommes-nous alors dans un combat ? 

    Oui. Un combat contre l’aveuglement énergétique et social, l’individualisme, le manque de courage et de perpectives.

    C’est pourquoi, le Collectif citoyen appelle à un réveil, chacun à sa mesure, pour aller à la rencontre de l’autre, pour partager, ici à Bourg-de-Péage, pour imaginer des transitions dans cette période bouleversée que nous vivons, pour agir, et, ceci, dans l’intérêt de tous.

    Ma mesure est de dire que ce partage peut aussi se faire par les mots des poètes.

    Leurs poèmes ne se nourrissent pas que de roses et d’oiseaux ; ils ne nous parviennent pas de limbes inaccessibles et ne sont pas qu’un souvenir évanescent d’un lointain passé scolaire.

    Leurs poèmes ont leur place parmi nous, au plus près de notre quotidien ; ils savent nous sublimer, ouvrir notre horizon. Guillevic écrit : 

    « Il y a des limites 

    partout tu en trouveras

    Sauf dans ton désir 

    de les franchir”

    La poésie est à tous ! Elle nous tient éveillés, vigilants, comme le souligne Philippe Jaccottet : le travail du poète est… “de veiller comme un berger et d’appeler tout ce qui risque de se perdre s’il s’endort”

    La poésie avance. C’est pourquoi, j’en suis convaincu, elle fait partie de cette transition, dont nous parlons si abondamment. Et avec elle tous les autres modes d’expression culturelle.

    Je voudrais apporter ici, de temps à autre, le texte d’un poète pour nous accompagner.

    André Cohen Aknin (AAKC) 

    Lettre d'un colporteur-liseur N° 0 publiée sur le site LE PEPS

    *

    Voici la lettre N°1 :

    Chers tous,
    Comme vous le savez, je suis un colporteur-liseur depuis de nombreuses années, seul ou en compagnie de Geneviève Briot et parfois avec d'autres lecteurs, des musiciens.
    La situation d'urgence à laquelle nous sommes confrontés aujourd'hui, pour cause de coronavirus, ne me permet pas d’être près de vous, physiquement s'entend. 
    C'est pourquoi je prends un autre chemin. Je le ferai par mail, comme si je vous donnais un texte à l'oreille.
    Je vous adresserai, de temps à autre, quelques mots et des textes de poètes, de ces hommes ou de ces femmes volants pour qui le temps ne compte pas et qui savent avant l'heure.