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  • Temps présent

    Petite ponctuation au milieu des lettres d'André.

     

    Aujourd'hui le mode indicatif est informatif

    par la télé, la radio, les réseaux.

    Informatif ou désinformatif ? 

    se demande-t-on parfois

    tant les nouvelles sont prises dans le filet 

    qui drague les fonds humains. 

     

    Contrairement à ce que l'on croit

    le présent n'est pas entre passé et futur.

    On peut vivre avec hier au présent permanent

    Vivre avec demain à l'imaginatif

    Se poser au présent méditatif.

     

    Geneviève 

  • 26 points à préciser

    Je compte chaque jour : 1 sortie pour me dégourdir les jambes à 1 km de chez moi, que j'additionne à 1 série d'exercices dans mon lit, à 1 douche (le rasage n'est pas régulier), à 1 heure de lecture quotidienne, à l'achat d'1 baguette, à 1 temps d'écriture (que je ne chronomètre pas), à 3 repas, à 1 vaisselle sur 2, à 1 poubelle à descendre... Je n'arrive à compter jusqu'à 26, comme le fait Benjamin Péret dans son texte "26 points à préciser" (1).

    Ce texte est pour moi le souvenir d’une aventure ratée. Je devais le donner en compagnie d’une flûtiste, mais, hélas, cela n’a pas pu se faire. Il se fonde sur une équation à première vue loufoque, mais à y voir de plus près... 

    Cette équation m'a toujours intrigué. La dire à voix haute est, selon les spécialistes, une gymnastique proche du souffle d'un rhinocéros amoureux. 

     

    Ma vie finira par a

    Je suis b - a

    Je demande c b - a

    Je pèse les jours de fête d sur c b - a

    Mes prévisions d'avenir d e sur c b - a

     

    L’équation grandit à chaque bout de phrase. Son corps s’orne de dentelle du fait des lettres en puissance et des parenthèses en veux-tu en voilà. Elle enfle dans la partie basse, se rétracte à la manière d’un chewing-gum, oscille du côté gauche, prend la tangente avec l’idée d’un suicide heureux, sourit à l’absence de virgule et, pour finir, grossit à la manière de deux pectoraux bien durs (je n’emploie pas le mot “sein”, de crainte de me faire accuser de sexisme). 

     

    Mon suicide heureux

    Ma volonté

    Ma force physique

    Mes instincts sanguinaires 

    Les cartes ont mis dans ma poche

    Elles ont retiré

    Il reste

    Avec mon nez je sens

    Avec ma langue je dis

    Avec ma bouche je mange

    Avec mes yeux je vois

    Avec mes oreilles j'entends

    Avec mes mains je gifle 

    Avec mes pieds j'écrase

    Avec mon sexe je fais l'amour

    La longueur de mes cheveux

    Mon travail du matin

    Mon travail de l'après-midi

    Mon sommeil

    Ma fortune

    Ma date de naissance (1)

     

    Benjamin Péret a écrit son équation en chiffres. Ce qui donne en lettres :

    m sur n multiplie par - parenthèse - gième racine de d e sur parenthèse c b moins a, fermer la parenthèse, fois f, plus h moins i, fermer la première parenthèse le tout à la puissance j, plus k fois l plus o, le tout divisé par tième racine de parenthèse p fois q plus r fermer parenthèse fois s. A cette entité, on soustrait uv puis w. Alors on élève ce calcul à la puissance x.

    Enfin, il suffit d'ôter y sur z, et hop, voila mon année de naissance.

    J'ai répété l'équation dans mon lit, comme on compte les moutons. Je me suis réveillé à 3h07 exactement, parce que d'autres chiffres me trottaient dans la tête, ceux des contaminés, des hospitalisés, des décès et le nombre de masques dérobés par de petits futés mal intentionnés. Un moment, j'ai pensé placer ces chiffres dans l'équation de Péret. Ça m'a foutu le bourdon. Faut pas écouter les infos avant d'aller se coucher.

    (1) Benjamin Péret, Le grand jeu, Collection Poésie / Gallimard.

    André Cohen Aknin (AAKC)

    Lettre d’un colporteur liseur N° 10

    Je remercie Hugh pour son aide à la lecture de l’équation. Il est professeur de physique et sillonne les déserts australiens à la recherche d'une petite équation couleur bleu nuit, survivante de temps immémoriaux, qui nous fait dire que le rêve n'est pas rompu.

    Il vous propose de lire l’équation à votre tour. Adressez-moi vos tentatives. Je les lui transmettrai.  

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  • J'ouvre la porte

    En ce samedi de mars, j'écoute un concerto pour violoncelle de Dvorak qui réveille ma peau endormie. La nuit a été longue. Avec ce confinement, j'ai du mal à régler le curseur. Bon, réveille-toi, me dis-je, aujourd'hui est un jour de fête. J'ouvre la porte d'entrée, par principe, même si je doute que quelqu'un me rende visite. 

    À ma surprise, un homme entre chez moi. Un homme avec des cheveux gras, mi-longs, une chemise usée et une démarche hésitante. Je ne l'ai pas reconnu tout de suite. J'ai d'abord pensé à mon voisin du rez-de-chaussée qui, nous le savons tous dans le quartier, peine à se nourrir. Chacun pose des restes bien enveloppés sur la grande poubelle d’en face et s'éclipse. Je l'aperçois parfois de ma fenêtre récupérer discrètement les paquets.

    J’ai su qui c’était lorsque le visiteur a caressé un livre de ma bibliothèque, un livre à couverture cartonnée, couleur cuivre. 

    Arthur Rimbaud.

    Le poète découvert dans mon enfance est venu me rendre visite. 

    Il me tend le livre, dont je reconnais le poids. Mes mains le parcourent, le sentent en aveugle, suivent les liserés d'or du dos. C'est là qu'est inscrit le titre. Je laisse faire mes mains. Elle savent découvrir les aspérités des lettres et leurs sons amniotiques, chaque livre est un ventre, comme elles ont su, au temps où j'étais ouvrier, lire l'Afrique sur des billes de bois.

    Une légère odeur monte du papier vieilli. 

    J'ouvre le livre au hasard.

    Le papier des papeteries Grellingen est jauni. Le grain légèrement râpeux. La police est en Garamond.

    Le poème commence par :

    On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.

    − Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,

    Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !

    − On va sous les tilleuls verts de la promenade. (1)

    Je mets en bouche chaque syllabe, respire profondément. Les virgules me sourient. Je goûte la lecture à mon rythme. J'aime quand les sons papillonnent dans ma tête. Parfois l'un d'eux sursaute.

    Les vers qui suivent m'emmènent en balade, moi qui depuis des jours et des jours suis confiné dans mon HLM. “Les tilleuls sentent bon” et “l'air est parfois si doux qu'on ferme la paupière”. 

    Le bon air me fait sourire. 

    Et voilà que j'aperçois un petit chiffon. Ce n'est pas le mien. Le mien a des taches violettes et bleu nuit. Je l'utilise pour nettoyer mes stylos. 

    Le petit chiffon appartient à Rimbaud, il est dans son poème.

    J'invite le poète à s'asseoir à ma table, lui demande comment on fait pour ne pas être sérieux. Il ne dit rien, pointe juste son doigt sur son poème et m'invite à le lire à voix haute.

    Ma gorge se noue. Vais-je le décevoir ? Je connais le personnage, son exigence. Je l'ai longuement rencontré dans la somme écrite par Jean-Jacques Lefrère (2) qui fourmille de détails et qui fait que le poète est un homme.

    Je lui donne le poème

    le lui rends à lui

    et à un autre 

    dans un miroir

    I

     

    On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.

    − Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,

    Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !

    − On va sous les tilleuls verts de la promenade.

     

    Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !

    L’air est parfois si doux, qu’on ferme la paupière ;

    Le vent chargé de bruits, − la ville n’est pas loin, −

    A des parfums de vigne et des parfums de bière…

     

    II

     

    − Voilà qu’on aperçoit un tout petit chiffon

    D’azur sombre, encadré d’une petite branche,

    Piqué d’une mauvaise étoile, qui se fond

    Avec de doux frissons, petite et toute blanche...

     

    Nuit de juin ! Dix-sept ans ! − On se laisse griser.

    La sève est du champagne et vous monte à la tête...

    On divague ; on se sent aux lèvres un baiser

    Qui palpite là, comme une petite bête…

     

    III

     

    Le cœur fou Robinsonne à travers les romans,

    − Lorsque, dans la clarté d’un pâle réverbère,

    Passe une demoiselle aux petits airs charmants,

    Sous l’ombre du faux-col effrayant de son père...

     

    Et, comme elle vous trouve immensément naïf,

    Tout en faisant trotter ses petites bottines,

    Elle se tourne, alerte et d’un mouvement vif...

    − Sur vos lèvres alors meurent les cavatines…

     

    IV

     

    Vous êtes amoureux. Loué jusqu’à mois d’août.

    Vous êtes amoureux. − Vos sonnets La font rire.

    Tous vos amis s’en vont, vous êtes mauvais goût.

    − Puis l’adorée, un soir, a daigné vous écrire !…

     

    − Ce soir-là... − vous rentrez aux cafés éclatants,

    Vous demandez des bocks ou de la limonade...

    − On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans

    Et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade. (1)

     

    (1) Arthur Rimbaud, Roman. 23 septembre 1870 - (2) Jean-Jacques Lefrère, Arthur Rimbaud, Editions Fayard. 2001

    André Cohen-Aknin (AAKC)

    Lettre d'un colporteur-liseur N° 9