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  • Une histoire de bricolage

    Nombre de médecins et de chercheurs essaient de neutraliser le covid 19. Un virus dont il faut craindre les soubresauts dès qu'on met le nez dehors. 

    Avec soubresaut, on entend : saut périlleux, secousse, obstacle imprévu, convulsion, on gambade, on joue les acrobates, on se méfie du saut du postillon, on considère le saut dans l'inconnu et dans celui dans l’immobilité, on réfléchit à deux fois avant de sauter à la corde dans un appartement à cause des voisins. Ce mot devient effrayant quand il s’agit de choisir de ventiler un malade plutôt qu'un autre. J’aime le saut du coq à l’âne et le saut dans les histoires drôles, l'humour est un bon remède à la déprime. Quant au saut dans l'écran pour embrasser un ou une inconnue, je ne l'ai pas encore expérimenté. Cette semaine, j'étais occupé par le saut d'un tabouret après avoir changé la lampe du plafonnier (trois fois, il doit y avoir un problème de branchement). Mon saut préféré est le saut à pieds joints une biscotte entre les dents. Je compte les fois où elle tombe côté confiture.

    Vous en connaissez certainement d'autres. Si vous avez envie de les partager…

    Soubresaut est construit à la manière de sursaut, à cause de soubre qui vient de sobre, "par-dessus, sur", du latin "super" et de saut, espagnol salto, du latin saltus". Merci Alain Rey (1). 

    Sursaut, voilà un mot qui convient à notre situation. Alors, sautons, sursautons, soubresautons dans la recherche, mettons en pièces ce virus (il paraît que c'est une chose très compliquée). Le champ est immense : médocs, vaccins, pistes informatiques, transformation de masques de plongée en respirateurs et de rêves de marins confinés en projets bien réels. Chacun, chacune apporte sa contribution. C’est parfois une histoire de bricolage.

    Permettez moi de vous présenter celle de Boris Vian. Elle parle d'une autre époque, mais sa considération sur le rayon d'action pourrait nous être utile.

    C'est une java. Musique !

     

    Mon oncle un fameux bricoleur

    Faisait en amateur

    Des bombes atomiques

    Sans avoir jamais rien appris

    C'était un vrai génie

    Question travaux pratiques

    Il s'enfermait tout' la journée

    Au fond d'son atelier

    Pour fair' ses expériences

    Et le soir il rentrait chez nous

    Et nous mettait en trans'

    En nous racontant tout

    Pour fabriquer une bombe "A"

    Mes enfants croyez-moi

    C'est vraiment de la tarte

    La question du détonateur

    S'résout en un quart d'heur'

    C'est de cell's qu'on écarte

    En c'qui concerne la bombe "H"

    C'est pas beaucoup plus vach'

    Mais un' chos' me tourmente

    C'est qu'cell's de ma fabrication

    N'ont qu'un rayon d'action

    De trois mètres cinquante

    Y a quéqu'chos' qui cloch' là-d'dans

    J'y retourne immédiat'ment

    Il a bossé pendant des jours

    Tâchant avec amour

    D'améliorer l'modèle

    Quand il déjeunait avec nous

    Il dévorait d'un coup

    Sa soupe au vermicelle

    On voyait à son air féroce

    Qu'il tombait sur un os

    Mais on n'osait rien dire

    Et pis un soir pendant l'repas

    V'là tonton qui soupir'

    Et qui s'écrie comm' ça

    A mesur' que je deviens vieux

    Je m'en aperçois mieux

    J'ai le cerveau qui flanche

    Soyons sérieux disons le mot

    C'est même plus un cerveau

    C'est comm' de la sauce blanche

    Voilà des mois et des années

    Que j'essaye d'augmenter

    La portée de ma bombe

    Et je n'me suis pas rendu compt'

    Que la seul' chos' qui compt'

    C'est l'endroit où s'qu'ell' tombe

    Y a quéqu'chose qui cloch' là-d'dans,

    J'y retourne immédiat'ment

    Sachant proche le résultat

    Tous les grands chefs d'Etat

    Lui ont rendu visite

    Il les reçut et s'excusa

    De ce que sa cagna

    Etait aussi petite

    Mais sitôt qu'ils sont tous entrés

    Il les a enfermés

    En disant soyez sages

    Et, quand la bombe a explosé

    De tous ces personnages

    Il n'en est rien resté

    Tonton devant ce résultat

    Ne se dégonfla pas

    Et joua les andouilles

    Au Tribunal on l'a traîné

    Et devant les jurés

    Le voilà qui bafouille

    Messieurs c'est un hasard affreux

    Mais je jur' devant Dieu

    Qu'en mon âme et conscience

    Qu'en détruisant tous ces tordus

    Je suis bien convaincu

    D'avoir servi la France

    On était dans l'embarras

    Alors on l'condamna

    Et puis on l'amnistia

    Et l'pays reconnaissant

    L’élut immédiat'ment

    Chef du gouvernement (2)

     

    (1) Le Robert, Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d'Alain Rey. - (2) Boris Vian / Alain Goraguer (musique), La java des bombes atomiques. Chez Phillips, 1955.

    André Cohen-Aknin (AAKC)

    Lettre d'un colporteur-liseur N° 12

  • Vendredi, jour de découverte

    René Char.

    Je tourne autour des textes de ce poète depuis pas mal d'années, sans m'y attarder vraiment. Aujourd'hui c'est différent, je tiens son livre fermement avec l'intention de ne pas me laisser distraire par des perruches bleues qui virevoltent dans le ciel. Nous sommes vendredi. Je le sais parce que ma compagne a eu la bonne idée d'accrocher un calendrier dans le salon. Avec l'enfermement, je finis par perdre la notion du temps. 

    Le vendredi est jour des découvertes. Je laisse mes mains feuilleter le livre, choisir.

    Que sais-je de ce poète avant de commencer ? Qu'il était l'ami d'Albert Camus, d'une amitié indéfectible, un peu de son passé de résistant, sa taille imposante.

    Mon premier contact avec lui a eu lieu dans les années 80. Avec Geneviève Briot, nous placardions ses mots et ceux d'autres poètes sur les murs de Montélimar, particulièrement la veille des jours du marché.

     

    "Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience."(1)

     

    Imaginez-vous vous retrouver nez-à-nez avec une énorme affiche qui vous somme de tout bousculer, d'inventer !

    Faut-il attendre qu'un événement majeur nous y oblige ? La guerre avant-hier, les luttes hier, l’épidémie, aujourd’hui ?

    Le poème nous emporte. Il est de feu, nous dit Jean Roudaut :

     

    “Le poème s'arrache à la sensation pour se faire texte, se déracine de la glaise pour se faire feu. Le poème est un acte de violence." (2)

     

    Je creuse les textes de René Char, comme je creusais le sable brûlant des plages de mon enfance, impatient. 

    Je découvre une écriture puissante, soc tiré par un buffle, sa souplesse aussi. Une écriture comme un deuxième corps. On entend la guerre, les combats au front et en embuscade dans les sous-bois, les fusillés, les corps meurtris de fatigue, relevés en silence, les morts qu'on ne peut pas accompagner. Nous sommes dans la fraternité et le Verbe. 

    Il parle aux poètes :

     

    "Le poète ne peut pas longtemps demeurer dans la stratosphère du Verbe. Il doit se lover dans de nouvelles larmes et pousser plus avant dans son ordre."(3)

     

    Il nous parle aussi.

    Le texte de René Char qui suit est un avertissement pour nous qui, pas encore sortis du confinement, pensons à demain. En ce sens, il illustre parfaitement les mots de Jaccottet : le travail du poète est… “de veiller comme un berger et d’appeler tout ce qui risque de se perdre s’il s’endort”. 

     

    "Je redoute l'échauffement tout autant que la chlorose des années qui suivront la guerre. Je pressens que l'unanimité confortable, la boulimie de justice n’auront qu'une durée éphémère, aussitôt retiré le lien qui nouait notre combat. Ici, on se prépare à revendiquer l'abstrait, là on refoule en aveugle tout ce qui est susceptible d'atténuer la cruauté de la condition humaine de ce siècle et lui permettre d'accéder à l'avenir, d'un pas confiant. Le mal partout déjà est en lutte avec son remède. Les fantômes multiplient les conseils, les visites, des fantômes dont l'âme empirique est un amas de glaires et de névroses. Cette pluie qui pénètre l'homme jusqu'à l'os c'est l'espérance d'agression, l'écoute du mépris. On se précipitera dans l'oubli. On renoncera à mettre au rebut, à retrancher et à guérir. On supposera que les morts inhumés ont des noix dans leurs poches et que l'arbre un jour fortuitement surgira.

    Ô vie, donne, s'il est temps encore, aux vivants un peu de bon sens subtil sans la vanité qui abuse, et par-dessus tout, peut-être, donne-leur la certitude que tu n'es pas aussi accidentelle et privée de remords qu'on le dit. Ce n'est pas la flèche qui est hideuse, c'est le croc." (4)

     

    On se précipitera dans l’oubli, dit le poète.

    Sommes-nous ainsi faits ?

    (1) René Char. Fureur et mystère. Le poème pulvérisé. À la santé du serpent VII. Editions Gallimard. - (2) Jean Roudaut, Chronique “le cœur du furieux”, Nouvelle Revue Française. Mai 1984 - N° 364 - (3) René Char. Fureur et mystère. Feuillets d'Hypnos - 19 - (4) René Char. Fureur et mystère. Feuillets d'Hypnos - 220.

    André Cohen-Aknin (AAKC)

    Lettre d'un colporteur-liseur N° 11