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  • Mon livre pèse

        Ce matin, mon boucher a soupesé mon steak avant de le jeter sur la balance. Il annonce 200 grammes tout rond. La balance lui donne raison. Un fortiche mon boucher ! Suis-je capable d'en faire autant ? Combien pèse le livre que je suis en train de lire ? Environ une livre. Drôle ça, un livre d'une livre ! Peser est chez moi une marotte. Quand j'habitais dans le Nord et que le charbonnier vidait ses grands sacs de boulets dans ma cave, je me demandais combien chacun pouvait peser. Cinquante kilos et plus. À la fin, je nous servais ce que j'avais sous la main. Je me souviens d'un pâté de grives et d'un Muscadet pas piqué des hannetons. 
    Question poids, il y a quelqu'un qui s'y connaissait : Blaise Cendrars. Cet homme avait une conscience profonde des corps, de leur enveloppe, de leurs mouvements, de ce qu'ils dégagent. Il écrit dans Sur la robe elle a un corps :
     Mes yeux sont des kilos qui pèsent la sensualité des femmes (1)
        Et dans Tu es plus belle que le ciel et la mer :
    Je sors de la pharmacie
    Je descends juste de la bascule
    Je pèse mes 80 kilos
    Je t'aime. (2)
        Tout se pèse.
        Tenez, prenez la poésie d'Alain Borne, une poésie de lumière et de désir, jusqu'à la brûlure. Eh bien, elle me laisse en bouche un goût d'amande caramélisée ; et les amandes, on en achète une grosse poignée, 250 - 300g. Les mots de Léopold Sédar Senghor dégagent, quant à eux, une impression de chocolat noir légèrement amer ; ils ont été nourris du chant de Marône la poétesse de son village - une tablette par lecture. Il y a aussi cette terre rouge du Sénégal emportée sous les ongles des esclaves passés par l'île de Gorée ; ça fait quoi 1-2 grammes qu'on multiplie par le nombre d'hommes, de femmes et d'enfants par traversée, à raison de tant de traversées par an, pendant des dizaines et des dizaines d'années… Chez Barjavel, j'entends le bruit du plateau de la balance quand le boulanger pèse ses pâtons. Je mange à mon petit-déjeuner un quart de baguette, pas plus, soit 50 grammes environ. Avec Andrée Chedid, on aperçoit des kilos d'étoiles, même en plein jour. À première vue, les ellipses d'André du Bouchet laissent un lecteur perplexe, mais avec le temps, elles valent leur pesant de cacahouètes ; et je m'y connais en cacahouètes, j'en ai récolté des journées entières. Pessoa, lui, laisse une toute autre impression, il vous fait comprendre que vous n'êtes qu'une pierre qu'on lance en l'air. Elle pèse combien celle qu'on glisse dans un lance-pierre ? 
     
        Il y a autre chose qui pèse, eh sacrement en plus ! Ce sont les envies. Je me souviens d'une envie de livre, un album de Tintin, qui appartenait à Germain, un camarade de classe, un patos qu'on disait en Algérie. Je n'en avais jamais lu. Il m'avait fallu négocier d'arrache-pied pour pouvoir le lire à la récréation. Ça m'avait coûté un Blek le roc, deux agates et j'ai dû laisser Germain jouer avec mon boulard de verre qui, quand on le lançait, donnait l'impression de tout dévaster sur son passage. Il pesait quoi mon boulard, 50 grammes peut-être.
     
        J'ai assisté à une vente de livres au poids. Étrange, comme impression. Il y certes le poids réel du papier et du carton, le poids des mots, c'est-à-dire leur impact. Mais a-t-on déjà calculé le ratio entre le poids physique d'un auteur et le nombre de mots qu'il a écrit ? Dans ce cas, quelle valeur donner à ce résultat ? À mon avis, la seule balance qui compte est la relation intime entre l'auteur et le lecteur. Et ça, ça n'a pas de poids. On dit aussi : ça n'a pas de prix. Mais, c'est une autre histoire…
    Le corps de la femme est aussi bosselé que mon crâne
    Glorieuse
    Si tu t'incarnes avec esprit
    Les couturiers font un sot métier
    Autant que la phrénologie
    Mes yeux sont des kilos qui pèsent la sensualité des femmes
    Tout ce qui fuit, saille avance dans la profondeur
    Les étoiles creusent le ciel
    Les couleurs déshabillent
    "Sur la robe, elle a un corps"
    Sous les bras des bruyères mains lunules et pistils
    quand les eaux se déversent dans le dos avec les 
    omoplates glauques
    Le ventre un disque qui bouge
    La double coque des seins passe sous le pont des arcs-en-ciel
    Ventre
    Disque
    Soleil
    Les cris perpendiculaires des couleurs tombent sur les cuisses
     
    ÉPÉE DE SAINT MICHEL
     
    Il y a des mains qui se tendent
    Il y a dans la traîne la bête tous les yeux toutes les fanfares 
    tous les habitués du bal Bullier
    Et sur la hanche
    La signature du poète (1)
        André Cohen-Aknin
     
        (1) Blaise Cendras. Sur la robe elle a un corps. Février 1914. Tiré de "Dix-neuf poèmes élastiques". Editeurs : Denoël, puis Gallimard. - (2) Blaise Cendrars. Tu es plus belle que le ciel et la mer. Extrait.
     
        Lettre d'un colporteur-liseur N° 23

  • Comment les livres sont entrés dans ma vie

        Quand j'étais enfant, nous avions à la maison le journal local "L'Echo d’Oran", des romans-photos que se partageaient les femmes, des magazines de mode que maman utilisait pour son travail, elle était couturière, de petits calendriers où étaient transcrites phonétiquement des prières, des livres de classes et de rares beaux livres que mon frère aîné avait reçus en guise de prix. Leurs couvertures décorées m’impressionnaient. Moi, j'étais plutôt accro aux illustrés, particulièrement quand les héros étaient des trappeurs : Blek le roc, Kiwi.
     
        À Paris, les choses changèrent ; avec l'arrivée en métropole, je quittais l'enfance et les illustrés. J'ai commencé à lire des petits livres d'aventure. Je le faisais discrètement et cela me contentait. Les "livres de grands", quant à eux, sont entrés dans ma vie de manière détournée. Pour être plus précis, la première fois, je les ai volés. C'était sur un tourniquet à l'extérieur d'une librairie, rue de Tolbiac. Mon idée était de les vendre pour jouer au billard. Avec Guy et Bernard, des camarades de lycée, nous jouions à dix centimes le point. Ça n'a pas été difficile avec ma gabardine ; à l'endroit de la poche, une fente traversait la doublure et je pouvais ainsi glisser les bouquins sous mon pull. Le hic était que je ne les avais pas choisis. Il y était surtout question de philo. Je les ai proposés à la sortie du lycée, mais je n'en ai vendu aucun. Je n'avais plus qu'à regarder mes camarades jouer au billard. Au bout d'un moment, je me suis lassé et je suis allé m'asseoir un peu plus loin. Le patron du bar était un chic type, il ne nous obligeait pas à consommer. Mais je m'ennuyais ferme. Si bien qu'il arriva ce qui devait arriver, je me suis mis à lire. Les quatrièmes de couverture. On ne peut pas dire que La Phénoménologie de l'esprit de Hegel avec ses "figures successives que peut prendre l'esprit" m'emballait. J'aurais préféré des conseils pour séduire une fille. 
     
        Un petit bouquin se distingua des autres : "La rencontre des hommes" de Begnino Cacérès. Cette fois, je ne me suis pas contenté de la quatrième de couverture. L'auteur explique son apprentissage de menuiserie au début des années 1930, il parle de la misère et de l'incertitude du lendemain. À cette époque, il n'y avait aucune garantie d'emploi, on pouvait être débauché n'importe quand. Il parle aussi, de son appétence pour les livres. Il avait, au début, honte d'entrer dans une librairie, à cause de son large pantalon en velours et de ses godillots ; il pensait qu'un livre touché devait être acheté. Un peu comme nous le faisons aujourd'hui avec ce fléau de coronavirus quand nous touchons un fruit ou un légume sur un étal. Le héros repérait les piles de livres du regard. Il pensait que les plus vendus devaient être les meilleurs. Avec le temps, il apprit à faire attention. Pour lui, lire était une chose sérieuse : 
    Lire, pour moi, écrit-il, ce n'est pas tuer le temps. C'est chercher ce qui me permet de me mieux comprendre ou qui m'explique comment se comportent les hommes qui me sont totalement inconnus, afin que je puisse mieux les connaître.(1) 
        Begnino Cacérès écrit un peu plus loin, alors qu'il a quitté le métier pour son service militaire :
    Maintenant je n'ai plus la fatigue de la journée de travail. Je peux réfléchir pendant les longues heures d'inaction. Au lieu de jouer à la belote comme la plupart de mes camarades, je préfère lire. Livres d'arithmétique, ouvrages scientifiques, littérature classique, je lis tout ce que possèdent mes camarades, j'essaie de faire les problèmes contenus dans le livre d'arithmétique ; il me faut plus d'une heure pour trouver ce qui demanderait cinq minutes pour être démontré et vérifié : cela, je le sens une fois la solution trouvée. L'esprit se rouille, il faudrait avoir le temps de l'entretenir aussi soigneusement que sa caisse à outils.
    Parfois, j'emporte mon ouvrage dans la cour. À me voir faire les cent pas, m'arrêter brusquement l'air soucieux, garder avec mes doigts une retenue, les camarades commencent à croire que je suis un peu fou. Ils en ont la certitude quand je lis à haute voix (il me semble mieux comprendre, mieux sentir, mieux vivre ce qui est imprimé en le lisant tout haut). Aussi quand ils entendent "Au voleur, au voleur, à l'assassin, au meurtrier, justice, juste ciel ! je suis perdu, je suis assassiné, on m'a coupé la gorge, on m'a dérobé mon argent…" ils ne me prennent pas pour Harpagon, mais se demandent ce qui arrive. Pourtant, je sens bien qu'il vaut mieux lire à haute voix.(1) 
     
        C'est peut-être de ce livre qu'a germé en moi l'envie de devenir menuisier. 
     
        Plus tard, j'ai vendu des "troupes", des cigarettes qu'un de mes frères rapportait de sa caserne. Cette fois, ça a marché. J'ai néanmoins continué à lire, en dénichant des bouquins de-ci de-là. Guy et Bernard m'en rapportaient de chez eux. Il nous arrivait même de parler littérature tout en tenant une queue de billard ! J'ai ensuite, chose curieuse, eu plus de succès auprès des filles. J'ai mis ça sur le compte des bouquins. Une raison de plus de poursuivre. Les livres sont rapidement devenus un refuge ; ils sont aussi devenus une manière de me différencier de ma famille. Une première révolte en quelque sorte. À la longue, les livres ont constitué une double vie ; ils vivent un peu chez moi, je vis un peu chez eux.
     
        Voici un poème de Jorge Luis Borges sur les livres, justement.
     
    Cette bibliothèque-là, la mienne,
    ne sait pas que j'existe, mais ses livres
    font partie de moi comme ce visage
    aux tempes grises, aux prunelles grises,
    que vainement je cherche dans la glace
    et que de ma main creuse je parcours. (2)
    Non sans certaine amertume logique
    je pense que les mots essentiels
    qui m'expriment se trouvent dans ces pages
    qui ne savent pas qui je suis, et non
    dans celles que j'ai écrites. Sans doute
    en était-il mieux ainsi. Les voix des morts
    me diront pour toujours.(3)
    André Cohen-Aknin
    (1) Benigno CACÉRÈS, La rencontre des hommes, Edition Le Seuil 1950 - (2) Jorge Luis BORGES devenait aveugle à la fin de sa vie - (3) Jorge Luis BORGES, "Mes livres", extrait de la nouvelle Revue Française. 1er mai 1983 - N°364.
     
        Lettre d'un colporteur-liseur N° 22