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lettres d'un colporteur-liseur

  • André Cohen Aknin

    Dans mon pays, dit-il, on parle au son du violon et de la derbouka.

    Enfant en Algérie, il passe son adolescence à Paris, puis il voyage, exerce différents métiers, avant de s’installer dans la Drôme en 1983. Depuis, il chemine avec des musiciens, enseigne la communication, forme à la lecture à voix haute des enseignants, des bibliothécaires, des élèves. Il met également en scène des événements.

    L’écriture d’une pièce de théâtre Les gens d'ici lui ouvre la scène.

    En voyage d'écriture au Maroc, il est frappé par la lumière d’Afrique. L'Algérie resurgit et il la fait revivre dans un roman La lèvre du vent, une histoire d’enfants du quartier juif d'Oran pris dans la guerre. Passionnant de sensibilité et d'érudition, a écrit Benjamin Stora.

    À la recherche de sobriété, il écrit Le sourire de l'absente, un récit poétique, le présente en lecture-récital, fidèle aux mots de Léopold Sedar Senghor : le poème n’est accompli que s’il se fait chant, parole et musique en même temps.

    Un lit dans l’océan, roman, 2021. La rencontre avec une vieille dame juive d’Algérie atteinte de la maladie d’Alzheimer. Son fils essaie de la rejoindre dans son univers fantomatique à travers les souvenirs d’une vie tragique et lumineuse, empreinte de cuisine et de musique arabo andalouse.

    Pour donner sens au présent qui parfois nous pèse et qui, pourtant, porte en lui un germe créateur, il donne des récitals à voix nue ou avec musique depuis 1987 ; il crée des rencontres avec poètes et artistes. Depuis mars 2020, il écrit et diffuse des lettres d'un colporteur-liseur autour de la poésie.

    Pour lui, les mots sont des matériaux visuels et sonores à assembler, à ajuster, à écouter ; il lui faut entendre la musique des phrases pour les poser sur la page. Un rayon de lumière venu de l'enfance en Algérie éclaire ses paysages intérieurs imaginatifs et tourmentés.

     

    Un lit dans l'océan, roman. Editions Parole. Collection Regard d'homme, 2021.

    Le sourire de l’absente, récit poétique. L’Atelier du Hanneton éditeur, 2012.

    La lèvre du vent, roman. L’Harmattan éditeur, 2006.

    Le carnaval de votre enfance. Paroles de résidents, Ehpad de Romans. 2010

    Pièces de théâtre jouées en France et à l’étranger, dont Les gens d’ici, Visages, Molière al-Qabbânî (coauteur Mohamed Machti)...

    Récitals de poésie. Principalement : Salut Blaise, Tous les murs donnent au sud, La poésie d’Afrique du Sud, Le sourire de l’absente.

    Et avec Geneviève Briot : Alain Borne, une poésie d’ombre et de feu, Andrée Chedid, un univers, Des saveurs et des livres, Il pleut des oiseaux bleus, "Chemins croisés…

    Mise en scène d’événements : Mots de passe, Petites cours Jardins et Résonances, Biennales de l’International de Romans dont la première édition a reçu le Prix de l’innovation « Territoria », 2004.

    Il crée et participe à un collectif de créateurs : 31 minutes , un itinéraire entre l’image, le trait, l’écriture et la voix. Exposition, 2006.

    Paroles de silence, encres et poésie. Exposition, 2013. Illustrations encres pour Un caillou qui pense oiseau de Geneviève Briot. L’Autre incertain éditeur, 2017.

    Lettres d’un colporteur-liseur, adressées directement à un réseau de lecteurs et sur son blog, depuis mars 2020.

    Interventions en milieu scolaire et universitaire : lectures, ateliers voix, ateliers d'écriture (IUFM Grenoble, Lycées, collèges, médiathèques, CCI, FOL…)

    Membre de la Maison des Écrivains (MEL) et de la Société des Auteurs (SACD)

     

  • Comment les livres sont entrés dans ma vie

    Lettre d'un colporteur-liseur N° 22
    "Comment les livres sont entrés dans ma vie" de André Cohen Aknin
    Textes cités :  La rencontre des hommes, de Benigno CACÉRÈS,  "Mes livres" de Jorge Luis BORGES
     
        Quand j'étais enfant, nous avions à la maison le journal local "L'Echo d’Oran", des romans-photos que se partageaient les femmes, des magazines de mode que maman utilisait pour son travail, elle était couturière, de petits calendriers où étaient transcrites phonétiquement des prières, des livres de classes et de rares beaux livres que mon frère aîné avait reçus en guise de prix. Leurs couvertures décorées m’impressionnaient. Moi, j'étais plutôt accro aux illustrés, particulièrement quand les héros étaient des trappeurs : Blek le roc, Kiwi.
     
        À Paris, les choses changèrent ; avec l'arrivée en métropole, je quittais l'enfance et les illustrés. J'ai commencé à lire des petits livres d'aventure. Je le faisais discrètement et cela me contentait. Les "livres de grands", quant à eux, sont entrés dans ma vie de manière détournée. Pour être plus précis, la première fois, je les ai volés. C'était sur un tourniquet à l'extérieur d'une librairie, rue de Tolbiac. Mon idée était de les vendre pour jouer au billard. Avec Guy et Bernard, des camarades de lycée, nous jouions à dix centimes le point. Ça n'a pas été difficile avec ma gabardine ; à l'endroit de la poche, une fente traversait la doublure et je pouvais ainsi glisser les bouquins sous mon pull. Le hic était que je ne les avais pas choisis. Il y était surtout question de philo. Je les ai proposés à la sortie du lycée, mais je n'en ai vendu aucun. Je n'avais plus qu'à regarder mes camarades jouer au billard. Au bout d'un moment, je me suis lassé et je suis allé m'asseoir un peu plus loin. Le patron du bar était un chic type, il ne nous obligeait pas à consommer. Mais je m'ennuyais ferme. Si bien qu'il arriva ce qui devait arriver, je me suis mis à lire. Les quatrièmes de couverture. On ne peut pas dire que La Phénoménologie de l'esprit de Hegel avec ses "figures successives que peut prendre l'esprit" m'emballait. J'aurais préféré des conseils pour séduire une fille. 
     
        Un petit bouquin se distingua des autres : "La rencontre des hommes" de Begnino Cacérès. Cette fois, je ne me suis pas contenté de la quatrième de couverture. L'auteur explique son apprentissage de menuiserie au début des années 1930, il parle de la misère et de l'incertitude du lendemain. À cette époque, il n'y avait aucune garantie d'emploi, on pouvait être débauché n'importe quand. Il parle aussi, de son appétence pour les livres. Il avait, au début, honte d'entrer dans une librairie, à cause de son large pantalon en velours et de ses godillots ; il pensait qu'un livre touché devait être acheté. Un peu comme nous le faisons aujourd'hui avec ce fléau de coronavirus quand nous touchons un fruit ou un légume sur un étal. Le héros repérait les piles de livres du regard. Il pensait que les plus vendus devaient être les meilleurs. Avec le temps, il apprit à faire attention. Pour lui, lire était une chose sérieuse : 
    Lire, pour moi, écrit-il, ce n'est pas tuer le temps. C'est chercher ce qui me permet de me mieux comprendre ou qui m'explique comment se comportent les hommes qui me sont totalement inconnus, afin que je puisse mieux les connaître.(1) 
        Begnino Cacérès écrit un peu plus loin, alors qu'il a quitté le métier pour son service militaire :
    Maintenant je n'ai plus la fatigue de la journée de travail. Je peux réfléchir pendant les longues heures d'inaction. Au lieu de jouer à la belote comme la plupart de mes camarades, je préfère lire. Livres d'arithmétique, ouvrages scientifiques, littérature classique, je lis tout ce que possèdent mes camarades, j'essaie de faire les problèmes contenus dans le livre d'arithmétique ; il me faut plus d'une heure pour trouver ce qui demanderait cinq minutes pour être démontré et vérifié : cela, je le sens une fois la solution trouvée. L'esprit se rouille, il faudrait avoir le temps de l'entretenir aussi soigneusement que sa caisse à outils.
    Parfois, j'emporte mon ouvrage dans la cour. À me voir faire les cent pas, m'arrêter brusquement l'air soucieux, garder avec mes doigts une retenue, les camarades commencent à croire que je suis un peu fou. Ils en ont la certitude quand je lis à haute voix (il me semble mieux comprendre, mieux sentir, mieux vivre ce qui est imprimé en le lisant tout haut). Aussi quand ils entendent "Au voleur, au voleur, à l'assassin, au meurtrier, justice, juste ciel ! je suis perdu, je suis assassiné, on m'a coupé la gorge, on m'a dérobé mon argent…" ils ne me prennent pas pour Harpagon, mais se demandent ce qui arrive. Pourtant, je sens bien qu'il vaut mieux lire à haute voix.(1) 
     
        C'est peut-être de ce livre qu'a germé en moi l'envie de devenir menuisier. 
     
        Plus tard, j'ai vendu des "troupes", des cigarettes qu'un de mes frères rapportait de sa caserne. Cette fois, ça a marché. J'ai néanmoins continué à lire, en dénichant des bouquins de-ci de-là. Guy et Bernard m'en rapportaient de chez eux. Il nous arrivait même de parler littérature tout en tenant une queue de billard ! J'ai ensuite, chose curieuse, eu plus de succès auprès des filles. J'ai mis ça sur le compte des bouquins. Une raison de plus de poursuivre. Les livres sont rapidement devenus un refuge ; ils sont aussi devenus une manière de me différencier de ma famille. Une première révolte en quelque sorte. À la longue, les livres ont constitué une double vie ; ils vivent un peu chez moi, je vis un peu chez eux.
     
        Voici un poème de Jorge Luis Borges sur les livres, justement.
     
    Cette bibliothèque-là, la mienne,
    ne sait pas que j'existe, mais ses livres
    font partie de moi comme ce visage
    aux tempes grises, aux prunelles grises,
    que vainement je cherche dans la glace
    et que de ma main creuse je parcours. (2)
    Non sans certaine amertume logique
    je pense que les mots essentiels
    qui m'expriment se trouvent dans ces pages
    qui ne savent pas qui je suis, et non
    dans celles que j'ai écrites. Sans doute
    en était-il mieux ainsi. Les voix des morts
    me diront pour toujours.(3)
     
    (1) Benigno CACÉRÈS, La rencontre des hommes, Edition Le Seuil 1950 - (2) Jorge Luis BORGES devenait aveugle à la fin de sa vie - (3) Jorge Luis BORGES, "Mes livres", extrait de la nouvelle Revue Française. 1er mai 1983 - N°364.