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  • Qui suis-je ?

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    Qui suis-je ? demande Guillevic dans son recueil "Maintenant". 

    Oui maintenant, à l'heure où nous nous interrogeons sur l'après coronavirus, relisons ce poème, qui en quelques mots donne le la, la note juste.

     

    Qui suis-je ?

    Je suis l'usufruitier 

    Du domaine.

     

    En moi 

    Des milliards de courbes

    Se rencontrent, se croisent.

     

    En moi

    Tous les courants qui font le monde (1)

     

    À nous humains qui voulons dominer, posséder, consommer, rappelons-nous que sur cette terre, nous n'avons que l'usufruit. 

    Si nous comprenons cela, tous les espoirs sont permis.

    Geneviève

    (1) Guillevic - Maintenant, Editions Gallimard, 1993

  • C'est la danse !

    J’avais pourtant prévu de travailler, après le petit-déjeuner. À 8h55 exactement, je n'aime pas les nombres exacts. Fond de café froid sur le bureau. L'ordre du jour était préparé depuis la veille. Dans les moments de confinement, il ne faut pas se laisser aller. J'ai connu ça il y a quelques années, alors qu'on m'avait découvert une foutue maladie. Rien de tel que de se mettre au boulot. Au programme, comment dire à voix haute le texte de Benjamin Perret 26 points à préciser ? (1) Une équation qui grandit avec le jour.

    Ce livre est sous un autre bouquin, une anthologie poétique. (2)

    J'ouvre machinalement ce dernier et je tombe sur un texte de Christophe Tarkos. Une longue litanie de danses intitulée OUI.(3)

    Je commence à lire, en me disant que ça ne m'intéressera pas, que je ne pourrai rien retirer d'une énumération et me pose la question : est-ce de la poésie ? 

    Mais le Christophe en question me prend dans ses filets. La musique est là : un rondo ou une suite façon Bach, qu'on reprend sous différents rythmes. Commencer par un tempo à 52, puis monter. Avec la danse des marsouins, on peut aller jusqu’andante et, même, allegro, en faisant ressortir les basses, les triolets en guinguette et les blanches pointées.

    C'est la musique qui fait le texte.

    Résultat, au lieu de m'échiner à prononcer une équation en accordéon, je me mets à danser. Je vais sur le balcon. Tourne musique ! Le voisin à trois blocs de chez moi m’aperçoit et je crois bien que lui aussi se met à danser. 

    Le soir à 20 h nous nous retrouvons l'un en face de l'autre à applaudir.

    Nous ne sommes plus seuls.

    Mettez-vous en condition pour dire le texte de Christophe Tarkos. Installez une musique dans votre tête, un refrain, le genre cantique, ou un air de rock. Vous verrez, vous arriverez vite à avaler les mots, vous serez un cosaque, un capitaine d’une corvette en mer des Sargasses, un zoulou, une petite fille argentée ou une concierge cantatrice.

    C’est la danse des cosaques, la danse des lycéens, la danse des étudiants, la danse des canards, la danse des postes, la danse des hussards, la danse des zouaves, la danse des danseuses, la danse des boxeurs, la danse des casoars, des tutus, des petits rats, la danse des patineurs, la danse des fous, c’est la danse des mandchous, la danse des camerounais, la danse des week-ends, la danse des plages, des étés, des vacances, c'est la danse des pouilleux, la danse des secrétaires, la danse des caporaux, des généraux, des marsouins, de la légion, la danse des capitaines de corvette, c'est la danse de la dizaine, de la vingtaine, de la trentaine, de la quarantaine, de la cinquantaine, de la soixantaine, des centenaires, des plombiers, des grimés, des maquillés, des masqués, des déguisés, des casquettes, des comédiens, des lolos et des lolettes, la danse des enfants, la danse des soudards, des sonnés, des saoulés, c'est la danse de l'entreprise réunie au complet au réfectoire, la danse des huns, des vandales, des zoulous, c'est la danse du soir, la danse des petits vieux et des petites vieilles, la danse de Dunkerque, la danse des apprentis, des coquins, des petits plaisantins, c'est la danse des orphelins, des trophées, des souverains et souveraines, c'est la danse de la prison et de la prisonnière, c'est la danse de la British Petroleum, dans la maison des enfants caractériels, c'est la danse des kamikazes, la danse des concierges, la danse du rhum et du champagne, la danse de l'herbe sauvage, de l'ours, de l'asperge, c'est la danse des soldes, des soldats, des sodas, c'est la danse des très malades, la danse des zigotos. (3)

    Je reviendrai sur l'équation de Benjamin Péret un peu plus tard.

    (1) Benjamin Péret, Le grand jeu, Gallimard Poésie - (2) Yves di Manno & Isabelle Garron, Un nouveau monde, Poésie en France - 1960-2010. Flammarion Editeur. 2017 - (3) Christophe Tarkos,  Oui (extrait). Al Dante, coll. "Niok", 1996

    André Cohen Aknin (AAKC)

    Lettre d'un colporteur-liseur N° 6

  • Je sors dans la chambre

    Nous voici confinés, 
    alors que nous savons, vous et moi, que le mouvement nous est indispensable. 
    Tout bouge, les cellules, les astres, le temps, les langues… 
     
    Que faire alors ?
    Bouger évidemment, mais bouger à l'intérieur.
    Le poète André du Bouchet nous y invite :
     
    Je sors 
    dans la chambre 
     
    comme si j'étais dehors
     
    parmi des meubles
    immobiles
     
    dans la chaleur qui tremble
     
    toute seule
     
    hors de son feu
     
    il n'y a toujours 
    rien
     
    le vent. (1)
     
    Ce poète est un voyageur de l'instant. J'ai mis longtemps à l'approcher. 
    J'y vais par petites touches. Je sais que la tâche est longue. 
    Cet homme "refuse toute idée d'aboutissement" (2).
    Ses phrases éclatées, ses ellipses ouvrent des espaces pour notre voyage intérieur. 
    Avec lui, nous avons besoin de temps. Justement, ce confinement nous en laisse à loisir.
     
    Alors voyageons, marchons
     
    Tout marcheur… vibre déjà dans l'éparpillement du divers. (2)
     
    si embrasser du regard les choses du monde revient à les avoir à la bouche, 
    à sentir la page se pénétrer de leur saveur, de leur couleur. 
    Celui qui parle (je veux dire celui qui écrit) et par lequel se fait jour silence mêlé de parole, tremble dans la joie de devenir. (2)
     
    C'est donc que tout autour de nous compte. Jérémy Cronin, poète Sud-africain en parle également. 
    Je vous en dirai plus une prochaine fois. 
     
    (1) André du Bouchet, Le moteur blanc - Editions Guy Lévis Mano, Edit, 1956
    (2) Yves Peyré, André du Bouchet aux prises avec l'impossible parole. Revue CRITIQUE, juin juillet 1979
     
    André Cohen Aknin (AAKC)
     
    Lettre d'un colporteur-liseur N° 3

  • Des mots sirènes

    Les mots affluent en cataracte à la radio et sur nos écrans. Nous les buvons à pleines gorgées et ils n’étanchent pas nos soifs. 

    Me revient une phrase de "La rage de vivre" de Milton Mezz Mezzrow et Bernard Wolfe (1). 

    Une phrase qui détonne, sortie de son contexte. Les auteurs ont un avis tranché sur la parole.

    "À quoi bon perdre son temps à discuter, bon dieu ! D'ailleurs les parlottes et le bla-bla ne sont que gaspillage d'énergie, les mots ayant surtout été inventés pour enfermer la vérité et la faire disparaître en douce, non pour la faire connaître."

    Ils y vont fort, n’est-ce pas ? Il faut dire que leur bouquin décoiffe assez, par son propos, un "vibrant plaidoyer en faveur du jazz primitif" (3), et surtout par son style. Bon dieu, ces gars-là ont du feu au bout des doigts ! Milton Mezz Mezzrow (2) était clarinettiste, un Blanc qui voulait jouer comme un Noir. Il semble néanmoins, selon André Hodeir (3), que le livre vaut mieux que sa musique. Dans “La rage de vivre”, les parties en argot des Noirs américains du Nord sont comme de longs scats dans la bouche d’une chanteuse de jazz. Les mots chantent à mon oreille. Le livre a été formidablement traduit par Marcel Duhamel et Madeleine Gautier.

    Si l’on reprenait à la lettre la phrase : “À quoi bon perdre son temps à discuter, bon dieu !…”,  il faudrait baisser le rideau, poser la plume. Les musiciens ont la musique pour s'exprimer. Et nous, qu'avons-nous ? Comment nous exprimer sans discourir ? La période appelle au repli, à la solidarité, mais aussi à la réflexion et à la discussion. Parce qu'après cette période blanche, couleur des blouses et des masques, on finira bien par embrasser les vivants et il nous faudra construire le monde d'après. La guerre, puisqu'on parle de guerre, demande un coup d'avance. N'en déplaise aux auteurs de "La rage de vivre", il faudrait discuter dès maintenant.

    Je leur accorde que le trop de mots tue les mots. Mais tout de même, nous avons besoin de la parole. Le verbe est créateur.

    Je préfère les mots de Gilles Deleuze pour qui la parole est là 

    "pour donner vie là où elle emprisonnée". 

    Et ceux de Fernando Pessoa qui nous parle de plaisir : 

    "J'aime à dire. Mieux encore, j'aime à enfiler les mots. Les mots sont pour moi des corps palpables, des sirènes visibles, des sensualités incarnées … le désir s'est transmué en ce qui est capable, en moi, des créer des rythmes verbaux ou de les écouter chez les autres. Je frémis de plaisir si je dis bien…" (4)

    (1) Milton Mezz Mezzrow et Bernard Wolfe, La rage de vivre, Ed Buchet / Chastel, 1972 • (2) 1899-1972 • (3) André Hodeir, Hommes et problèmes du jazz, Éditions Parenthèses • (4) Fernando Pessoa, Le livre de l'intranquilité, Ed. Christian Bourgois

    André Cohen Aknin (AAKC)

    Lettre d'un colporteur-liseur N° 5

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