Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

thélyson orélien

  • "Danser main dans la main"

    Lettre d'un Colporteur-liseur N°41. André Cohen Aknin (28 octobre 2026)
    Auteurs cités : Marie Pavlenko, Paul Vincensini, Philippe Beck, Eugène Guillevic, André du Bouchet, Sylvie Fabre G, Louise Glück, Patrick Laupin, Annie Ernaux, Jorge Semprun, Walt Whitman, Ben Lerner, Fernando Pessoa, Arthur Rimbaud, Anne Sexton, Thélyson Orélien, Alain Borne, Xavier Bordes, Adams Sinarinzi
     
     
    "Je cherche l'arbre quand le soleil se couche, les pieds 
    dans la nuit, les cheveux au jour      L'arbre au 
    crépuscule     L'arbre entre les vies, entre les mondes
    - comme moi"(1)
     
    L'arbre de Marie Pavlenko me rappelle un chêne de la Drôme des collines. Un chêne pédonculé à large ramure qui cachait le Vercors les jours d'été. Je l'ai vu grandir. C'était notre arbre, celui qui nous a décidé à vivre sur ce bout de colline constellé d'oiseaux et de bruissement des feuilles les jours de grand vent. J'attendais impatient ses bourgeons qui prenaient une teinte rougeâtre. Le moment venu, je mettais ses glands dans la poche, comme je le faisais enfant pour les noyaux d'abricot qui servaient de billes. C'est auprès de lui, que j'ai appris, moi un gars de la ville, le rythme des saisons, celui des fleurs et que j'ai pu admirer cette nature qui flamboyait au printemps et se figeait au temps des neiges. Il a connu les fêtes, les moments de peine, de doute et aussi ceux de l'écriture. Un banc de pierre à son pied. Je m'y installais les soirs d'été, tandis qu'araignées rouges et fourmis noires couraient sur mon carnet. "Auprès de mon arbre, je vivais heureux", disais-je avec Georges Brassens. Par chance, sa première branche était à hauteur d'yeux. Assez grosse pour pouvoir m'y installer et jeter au ciel les textes que je préparais pour mes lectures. J'appréciais particulièrement m'adresser aux chasseurs que j'entendais parfois dans la vallée :
    "T'es fou tire pas
    T'es fou
    Tire pas
    C'est pas des corbeaux
    C'est mes souliers
     
    Je dors parfois dans les arbres"(2)
     
    Ce texte est de Paul Vincensini. Sa poésie est légère et profonde à la fois, comme des racines qu'on devine dans l'ombre. Dans sa série Moi au moins, "Poème pour aboyer" donne le ton :
    "Moi c'est moi
    Tout moi
    Que moi
    Moi moi moi
    Du levant de mon nez
    Au couchant de mes oreilles"(3)
     
    Moi moi moi !… Du "moi" au "je", il n'y a qu'un pas. 
    Cet été, à la lecture de 57 recueils de poésie, pour une première sélection du Prix Alain Borne(4), je suis passé des "je" intimistes à des "je" ouverts qui allaient au "tu", au "nous", à l'autre en soi et extérieur à soi. J'étais pris dans un tourbillon. "L'autre" m'a toujours intéressé. Je suis jumeau, ça doit y faire. Au fur et à mesure, mes notes s'agrémentaient d'autres notes qui n'avaient rien à voir avec le Prix Alain Borne. 
     
    Je me suis éloigné de mon arbre. Mais dans mon appartement au troisième étage, je m'imagine parfois auprès de lui. Des poètes et écrivains me rejoignent. La question du "je" les intéresse. Philippe Beck, Eugène Guillevic et André du Bouchet dansent main dans la main. Ces trois-là, je sais ce qu'ils ont à dire. Beck préfère ne pas parler de sa vie(5), du Bouchet veut qu'on écrive loin de soi et pour Guillevic le "je", le "moi" sont tellement distanciés qu'ils se fondent dans l'universel. 
     
    Sylvie Fabre G, dont le recueil "Corps Subtil" m'a enchanté, se met à danser à son tour. Son partenaire la colle littéralement. Si bien que les deux corps ne font qu'un. Nous assistons à un tango des plus lascifs. "Quand l’autre vient en soi, il se lève pour nous montrer comment s’affranchir"(6), écrit-elle. Dans l'amour, le "je" s'efface, se confond avec le "tu". 
    "Son chant libère du labyrinthe des détresses, illumine le corps par l'âme. Il entre au puits de la chair en tirant la corde de l'harmonie : seins-souffle, ventre-voix, mot-œil suffisent à la traversée. Si l'homme s'égare dans les marges, la femme, en solo, habite son exactitude. Dessaisis de présence, ils exécutent ensemble l'œuvre de la présence…"(6)
     
    Louise Glück elle, est tout sourire. Sa danse est en accord avec la nature. Elle se marie aux hautes herbes qui frangent la forêt. J'emprunte son "je" perce-neige :
    "Je ne m'attendais pas à survivre,
    la terre m'ayant supprimé. Je ne m'attendais pas à 
    me réveiller de nouveau, sentir
    dans la terre humide mon corps
    capable de réagir de nouveau, se souvenir
    après si longtemps comment éclore de nouveau
    dans la lumière froide
    du printemps précoce"(7)
     
    Je reprends ce que j'avais écrit à son propos dans ma lettre d'un colporteur-liseur de mai 2021(8). Je recycle ! Marie Olivier, la traductrice, écrit dans Po&sie que "La poétique de Glück explore l'intimité d'un sujet tout en éludant le personnel. Le moi s'y révèle rarement identique d'un recueil, voire d'un poème à l'autre…"(9). Le "je", qu'il soit je, il, elle, nous, se dédoublant en kaléidoscope, nous invite à repenser l'être, à nous dépasser.
     
    Patrick Laupin au soir de sa vie esquisse des pas de valse, puis s'affale sur le banc de pierre, essoufflé. Il a "la solitude des gestes au bord des tables." Il voit des "plages humaines migrer dans l’air" et se "méfie des invasions de la parole", mais se "fie au silence… aux arbres". Il veut éloigner la Méduse. 
    "Un jour je me mis à écrire, non pour m’exprimer, mais pour faire fuir les reliques des peaux incertaines de la peur. Je ne voulais pas créer mais dé-créer. Éloigner la Méduse. Je m’en souviens mon moi était un il, un on impersonnel. Alors survint un phénomène inexplicable. Du dedans c’est comme s’il décrochait de lui-même et se laissait tomber. Comme s’il était lâché de l’intérieur".(10)
     
    Avec ce "moi était un il, un on impersonnel", il rejoint Annie Ernaux, qui les deux bras tendus à la manière des derviches tourneurs tourne, tourne et tourne ! Pour elle, le "je" est d’emblée universel. Elle en parle comme d'un "outil exploratoire qui capte les sensations, celles que la mémoire a enfouies, celles que le monde autour ne cesse de nous donner, partout et tout le temps".(11)
     
    Jorge Semprun, entre force et grâce, s'essaie au flamenco. Son "je" doublé naît alors qu'il était à Buchenwald et que son passé de militant communiste allait de nouveau le mettre en danger, un de ses camarades trouve un mort pour le remplacer. C'est ce qu'il raconte dans "Le mort qu'il faut" : 
    "Ce mort vivant était un jeune frère, mon double, peut-être, mon Doppelgänger : un autre moi-même ou moi-même en tant qu'autre. C'était l'altérité reconnue, l'identité existentielle perçue comme possibilité d'être autre, précisément, qui nous rendait si proches."(12)
     
    Walt Whitman va de l'un à l'autre. Ce qu'il veut, c'est unir. Dans "La haine de la poésie", Ben Lerner nous dit que ce poète américain du début du XXème siècle pensait que la poésie pouvait unir, qu'il parlait même de "voix du peuple", rien que ça ! "Je suis immense, j'ai contenance de foule en moi"(13). Et dans sa "Chanson de moi-même" : "Je me célèbre moi-même, me chante moi-même, / Toi tu assumeras tout ce que j'assumerai, / Car les atomes qui sont les miens ne t'appartiennent pas moins".
     
    Fernando Pessoa, le poète aux si nombreux pseudonymes, l'invite à danser. "Main dans la main, Walt, main dans la main dansant l’univers au creux de mon âme".(14)
    Ils font quelques pas avec Sylvie Favre G, se cambrent aux côtés de Semprun et tournent avec Ernaux. 
     
    Tous se figent à l'arrivée d'Arthur Rimbaud qui, le port altier à la manière des gens du désert, semble descendre de son dromadaire ! On s'attend à ce qu'il nous livre son "je est un autre", qu'il rebondisse sur son "Je veux être poète, et je travaille à me rendre voyant"(15) et, pourquoi pas, qu'il nous donne un extrait de "Une saison en enfer". Mais non, rien. Un rictus souligne ses lèvres rouge-voyelle. Je me méfie du bonhomme, il est capable de tout, même de sortir un pistolet ! Quand il se met à parler, je comprends tout de suite qu'il va me gâcher ma soirée. Et moi qui le prenais pour un ami. C'est vrai quoi, je voulais juste profiter de mon arbre, admirer le soleil couchant et rêvasser. Anne Sexton a raison : "L'horizon saigne / et suce son pouce"(16).
     
    Rimbaud nous parle d'Intelligence artificielle et des déboires de Thélyson Orélien, accusé d'avoir utilisé l'IA pour écrire son roman C'était ça ou mourir"(17). Ça fout un de ces bouzous, jusque dans les siècles passés ! Il n'en est pas surpris, le monde est fait de bouleversements. Selon lui, nous devons nous réjouir de cette évolution, tout en faisant en sorte que cette IA n'annihile pas notre "je", le "je" de chacun, jusqu'à notre "je" originel, celui qui nous a fait naître ! Des voix s'élèvent pour l'approuver, comme s'il avait fallu attendre ce jeune homme de 172 ans pour prendre conscience d'un pareil danger ! Je me demande si l'on ne lui accorderait pas trop d'importance. C'est bien beau tout ça, mais que peut-on faire face aux géants du numérique et leurs Intelligences artificielles mises à toutes les sauces ? N'est-ce pas trop tard ? Paul Vincensini, qui passait voir si ses poèmes sur les "moi" aboyaient correctement, ajoute à la morosité ambiante en citant Alain Borne : "Je pense que tout est fini, que tous les fils sont cassés qui retenaient la toile…". Une voix s'élève, forte : il y a belle lurette qu'on sait qu'on ne peut pas se contenter "d'éclairer des voies anciennes"!(18). Une autre se demande si l'IA ne pourrait pas nous faire gagner du temps comme en science ? On s'insurge devant une telle comparaison. Un poète peste tant et plus, il n'aime pas qu'on lui dise ce qu'il faut faire ou ne pas faire. Ni dieu, ni maître ! hurle-t-il. Bref, ça tourne à l'empoignade. Tous s'accordent enfin sur ce que les IA ne sont capables, pour l'heure, que d'empiler ce que l'un et l'autre écrivent, d'en faire des synthèses ou d'en tirer des éléments épars. Elles n'ont pas de corps à proprement parler et ne sont donc pas capables d'écrire de la poésie. Que serait la poésie sans le corps ? On guette la réaction de Rimbaud, mais celui-ci est reparti, poursuivi par Kerouac qui veut lui dire le poème qu'il a écrit sur lui… 
     
    Sitôt le poète aux semelles de vent disparu, les commentaires reprennent de plus belle. Xavier Bordes a raison de dire que "Le mot "JE" est comme Purusha(19), c’est mille têtes, mille yeux, mille pieds".(20)
     
    Poètes, chantres de l'absence, découvreurs de mondes invisibles et danseurs lunaires, cueilleurs de faces cachées et tamiseurs d'âmes, voyageurs immobiles et globe-trotteurs insatiables, orchestrateur de glouglous et joueurs de ukulélé en pleine toundra, fervents de dazibaos cathodiques et de transcendance sans dieu, adeptes d'octosyllabes ou de vers libres, amants délicieux ou désenchantés… Vos univers sont parfois si différents. Le poète burundais Adams Sinarinzi parle lui de "décalage" et veut y retenir "un émerveillement face à l'art  / Le voyage qui effectue / Et les sentiers qui lui permettent d'exister"(21). En cela, je le rejoins.  
     
    Allez-y tirez
    Tirez
    Je n'y suis plus
    Ce qu'il y a dans l'arbre 
    Ce n'est pas moi 
    C'est mes souliers(22)
     
    André Cohen Aknin
    Le 28 octobre 2026
     
    (1) Les pieds dans la nuit. Marie Pavlenko. Editions Bruno Doucey
    (2) "Moi dans l'arbre". Paul Vincensini. Annecy 1967. Œuvres complètes. Editions L'Arbre à Paroles
    (3) "Poème pour aboyer". Paul Vincensini. Ibid.
    (4) Dans le cadre du Cercle Alain Borne. Le prix sera décerné le 1er décembre 2026, après un deuxième tour. Information : cerclealainborne@gmail.com
    (5) Philippe Beck. "Dernière mode familiale". Extrait. Flammarion. Collection Poésie. Dans Un nouveau monde Poésies en France 1960-2010 - Mille&unepages Flammarion
    (6) Corps subtil. Sylvie Fabre G., Editions L'Escampette. p.24 et 52
    (7) "Perce-neige", extrait. Dans L'iris sauvage. Louise Glück. Traduction Marie Olivier. Editions Gallimard
    (8) Lettre d'un colporteur-liseur n°29. "Je préfère ne pas parler de ma vie". 11 mai 21
    (9) Extrait de l'article "La lumière de Louise Glück", de Monique Pétillon. Dans Le monde des Livres du 9 avril 2021
    (10) Le reste de nos âmes. Patrick Laupin. Editions La rumeur libre. p.66
    (11) Discours pour le prix Nobel
    (12) Editions Gallimard
    (13) La haine de la poésie. Ben Lerner. Editions Allia. p.50
    (14) "Salut à Walt Withman". Dans Ode maritime et autres poèmes. Fernando Pessoa Alvaro de Campos. Editons Orphée - La différence. p.119
    (15) "Lettre à Georges Izambard" (13 mai 1871), dans Arthur Rimbaud. Jean-Jacques Lefrère. Editions Fayard. (p.263)
    (16) Anne Sexton. Folie, fureur et ferveur. Œuvres poétiques (1972-1975). Editions des femmes. Antoinette Fouque. p.120
    (17)  Editions Grasset
    (18) "La prose du transsibérien et de la petite Jeanne de France". Blaise Cendrars
    (19) Nom sanskrit de l'homme primordial dans le védisme. Premier sacrificateur. Il est aussi le premier sacrifié, les diverses parties de son corps devenant alors les éléments de la création
    (20) Sur le sentier des Cinq Montagnes. Xavier BORDES. Editions Gallimard. p.97  
    (21) "En lisant une poète kenyane et Dante", de Adams Sinarinzi. Dans "120 nuances d'Afrique". Anthologie établie par Bruno Doucey, Nimrod et Christian Poslaniec. Editions Bruno Doucey. p.136
    (22) "Moi plus dans l'arbre". Paul Vincensini. Rochessauve 1974. Œuvres Complètes. Op. Cit.