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Quel avenir ?

Plus d'avenir

Et le dos au mur

Que sauverais-tu ? (1)

 

nous demande la poète Hélène Cadou. Le genre de question qu'on se pose à chaque grand bouleversement : guerre, épidémie, explosion atomique, krach boursier, déferlements naturels. On se la pose à propos du Gulf Stream et de la fonte des glaces. 

Quelles réponses aujourd'hui ? 

Les médecins nous promettent un vaccin dont ils savent qu'il ne sera pas la panacée. Les économistes sont plutôt pessimistes, mais n'est-ce pas leur façon de procéder ? Les écologistes estiment eux que cette crise est une "aubaine" pour penser et agir autrement. Les syndicalistes veillent au grain pour qu'emplois et droits sociaux soient préservés, pendant que certains politiques reprennent leurs vieilles querelles. Nous entrons dans des bourdonnements sous un soleil de printemps qui inviterait plutôt à l’oubli et aux vacances. 

Voici celle d'Hélène Cadou à son "Que sauverais-tu ?" :

 

Un seul arbre

Pour le regard

Avec des volées d'oiseaux

 

Un nuage aussi

Pour croire au soleil

Et son reflet contre la vitre

 

La mer encore

Pour le voyage

J'entends son souffle à mes pieds

 

Le monde enfin

Avec ses femmes et ses hommes

Toute la vie contre ma joue. (1)

 

Hélène Cadou entend "la haie déchirée, le cri dans la brume". Elle se "perd dans le lacis des passerelles" et elle sait que le "temps saignera toujours au présent". C’est dire qu’elle n’est pas dans le réel superficiel, mais dans l’intériorité. On sent chez elle, un appel à la vie, une lumière, quand elle dit :  

 

Pourtant

J'ai reconnu 

Ton visage à venir

Au plus clair

De la croisée (2)

 

Elle croit aux hommes et aux femmes, à la nature aussi. En ce sens, elle a raison. Elle nous demande de regarder l'horizon et de nous laisser surprendre.

 

Il y a quelque part 

Un signe

Peut-être un bourgeon

Qui va s'ouvrir

Comme une main (3)

et

Des vols d'oiseaux 

Apaisent le paysage (4)

 

Et quand l'avenir brillera de nouveau de mille feux, elle nous conseille de ne pas retomber dans nos travers, de ne pas vouloir à tout prix tout régenter, d'acquérir sans limites, ce qui nous nous mènerait de nouveau au malheur. N'y a-t-il pas une autre manière de faire ? La solution est là devant nous. La poète qui avait connu si jeune la tragédie avec la mort de René-Guy Cadou nous conseille de changer de regard. 

 

Toi qui te nommes

Avenir

Tu éclates de tous tes feux

Cent mille volts 

Dans la nuit

 

Pourquoi briller

Quand l'eau parfaite

Dans la jarre

Se contente d'être elle-même

 

Quand le puits recèle

Plus de soleils enfouis

Que le jour 

N'en délivrera jamais

 

Quand la parure

Du temps

Est plus riche sur l'envers

Que le tapis qui se déploie. (5)

 

L'envers serait plus riche que l'endroit. Alors, marchons tête en bas et pieds en l'air, écartons regrets et désillusions. La mémoire des anciens nous dit d'avancer. Tout comme le font les migrants (ce que nous avons été et oublié). Ils vont avec dans leur besace leurs racines. Ils creuseront ensuite, "le puits recèle plus de soleils enfouis que le jour", nous dit Hélène Cadou, et ils feront de leurs lendemains des vies renouées.

Une vie renouée. À mon arrivée en métropole, pour sûr, je n'en avais pas idée. J'avais beau vouloir m'attacher seulement à ce qu'il y avait de nouveau, j'étais confronté à ce que je considérais, alors, comme le monde ancien, avec ses traditions familiales, ses rites religieux. Il y avait aussi ce à quoi je ne m'attendais pas. 

Au début, à Paris, nous habitions dans le XIIIème, du côté de Maison Blanche. D'emblée, je voulus ressembler aux gamins que je croisais dans la cour de récréation de mon lycée ou dans la rue, leur façon de sauter à cloche pied, de trimballer leur cartable, de parler sans accent. J'avais parcouru le quartier dans tous les sens. Mais mon intention était de découvrir le cœur de Paris dont mon frère ainé parlait tant. Un dimanche, je me rendis seul vers la place d'Italie. Je longeais l'avenue. Ça grouillait de monde à cause du marché. J'étais prêt à conquérir le monde, surtout quand là-haut sur la place, je découvris la perspective du boulevard de l'Hôpital et celle du boulevard de la Gare avec au loin son métro aérien. Quelle ne fut ma surprise, quand, au détour d'une rue, je tombais nez à nez avec des gamins qui jouaient à la raille ! On y jouait en Algérie. Ce jeu consiste à lancer des pièces de monnaie vers un mur. La pièce la plus proche du mur permet au vainqueur de ramasser toutes les autres. On peut aussi y jouer avec des petites figurines, des capsules bourrées d'écorce d'orange et même des billes. Mais c'était bien des enfants d'ici, aucun n'avait l'accent de là-bas, pas un mot en pataouète. Je me souviens avoir plongé ma main dans ma poche et avoir serré la pièce de monnaie avec laquelle j'étais sensé acheter du pain. Avec cette pièce, je restais un enfant du soleil sur cette terre inconnue qui me devenait un peu familière. 

Des moments de vies renouées, il y en a eu d'autres. Ils m'ont permis de ne pas me perdre. Je ne le compris que plus tard, que bien plus tard. Je les retrouve aujourd'hui dans les mots d'Hélène Cadou. Sa poésie a pour moi le goût d'un gâteau de semoule au miel chaud. 

 

Il faut revenir pas à pas

Vers la seule fenêtre ouverte

L'avenir est là

Comme un enfant qui rit.

Il reste assez de jours

Pour guérir une forêt

Assez d'arbres

Pour croire à l'aurore

Un grand coup de ciel sur ta vie

A fait le monde pur

Comme un drap gonflé par le vent. (6)

 

Savoir 

Qu'il n'y a pas de retour

Mais que parfois

Une seule parole

Peut inventer

Le jour

Et que la vie repart (7)

 

Elle nous dit aussi que quoi que nous fassions, il ne faut pas oublier l'amour, parce que là est la clé. 

 

Certains jours

Le jour est si bleu

Qu'on voit l'avenir

À sa porte

 

Il fait froid

Mais la sève éclate

Une fois encore

La terre gonfle

Ses jupes

Pour de nouveaux matins

 

Mille projets sont dans l'air

La vie s'active

Que vas-tu faire 

De tes mains 

Sans amour ? (8)

 

André Cohen-Aknin

(1) Hélène Cadou En ce visage l'avenir - Jacques Brémond Editeur.  Plus d'avenir. p.63 -(2) ibid. Boire à même le souvenir. p.38 - (3) ibid. Lacérée jusqu'au cri. p.40 - (4) ibid. La charrue retournée. p.39 - (5) ibid. Toi qui te nommes Avenir. p.48 - (6) ibid. Il faut revenir pas à pas. p.28 - (7) ibid. Une attente plus blanche. p.37 - (8) ibid. Certains jours. p.54

Lettre d'un colporteur liseur N° 19

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